Éthiopie : La répression s’accentue à l’approche des élections de mai


Éthiopie : La répression s’accentue à l’approche des élections de mai

Le gouvernement se livre à des actes d’intimidation contre les partisans de l’opposition, les médias et les défenseurs des droits humains

Mars 24, 2010

(Nairobi, le 24 mars 2010) – Le gouvernement éthiopien est en train de mener une attaque coordonnée et intensive contre les opposants politiques, les journalistes et les défenseurs des droits humains à l’approche des élections de mai 2010, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Le 23 mai, les citoyens éthiopiens voteront lors des premières élections législatives tenues dans ce pays depuis 2005, année durant laquelle la période post-électorale avait été marquée par une forte polémique et des effusions de sang.

Le rapport de 59 pages, « ‘One Hundred Ways of Putting Pressure’: Violations of Freedom of Expression and Association in Ethiopia » (« ‘Cent façons de faire pression’ : les violations de la liberté d’expression et d’association en Éthiopie »), rassemble des informations sur les nombreuses manières dont le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (Ethiopian People’s Revolutionary Democratic Front – EPRDF) au pouvoir sanctionne systématiquement les partisans de l’opposition. Depuis les élections de 2005, le parti a utilisé son contrôle quasi-total des administrations locales et des districts pour restreindre les moyens financiers des opposants en bloquant leur accès à des services tels que les subventions agricoles, le microcrédit et les opportunités d’emploi. Le rapport décrit également la manière dont diverses lois récemment entrées en vigueur restreignent gravement les activités de la société civile et des médias.

« Exprimer son désaccord avec le gouvernement est un acte très dangereux en Éthiopie », a déclaré Georgette Gagnon, directrice de la division Afrique chez Human Rights Watch. « Le parti au pouvoir est en train de fusionner avec l’État même, et le gouvernement utilise tout son pouvoir pour éliminer l’opposition et contraindre les gens au silence par l’intimidation. »

La répression gouvernementale a poussé de nombreux activistes et journalistes de la société civile à fuir le pays au cours des derniers mois. Le principal journal indépendant a cessé de paraître en décembre 2009, et le gouvernement a brouillé les émissions de la radio Voice of America le mois dernier. Les Éthiopiens ne peuvent ni s’exprimer librement, ni organiser des activités politiques, ni contester les politiques de leur gouvernement – que ce soit en participant à des manifestations pacifiques, en votant, ou en publiant leurs opinions – sans craindre des représailles. En 2008, le gouvernement a emprisonné arbitrairement le leader de l’opposition Birtukan Midekssa, président du parti Unité pour la Démocratie et la Justice.

L’Éthiopie est fortement dépendante de l’aide internationale, qui s’élève à environ un tiers de l’ensemble des dépenses du gouvernement. Les principaux bailleurs de fonds étrangers – la Banque Mondiale, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne – se sont montrés très timides dans leurs critiques vis-à-vis de la détérioration de la situation des droits humains en Éthiopie, selon Human Rights Watch.

Au cours de 15 semaines de recherches en Éthiopie, Human Rights Watch a interrogé pour ce rapport plus de 200 personnes, parmi lesquelles des paysans, des enseignants, des fonctionnaires, des activistes, des représentants de l’opposition et du gouvernement, ainsi que des diplomates étrangers et des représentants d’organisations internationales d’aide au développement. Ces entretiens ont eu lieu dans la capitale, Addis Abeba, et dans trois autres régions.

Depuis les élections locales d’avril 2008 qui ont abouti à la victoire de l’EPRDF avec 99,9% des voix, le parti au pouvoir a consolidé son contrôle sur les administrations dans les villages et districts, et dirigé le pays d’une main de fer. Dans les districts visités par Human Rights Watch, les habitants ont décrit comment chaque village est organisé autour des cellules et des représentants locaux du gouvernement, et comment la milice surveille les foyers pour repérer tout signe de dissension. Les administrations locales coupent l’accès aux services du gouvernement en représailles contre ceux qui critiquent ce dernier ou ne soutiennent pas le parti au pouvoir.

Les représentants locaux du gouvernement ont une influence considérable sur la subsistance des villageois : ils ont la responsabilité de la sélection et de la supervision des participants aux programmes de « food-for-work » (« nourriture contre travail »), des distributions de graines et d’engrais, des prêts en microcrédit, et ils fournissent les lettres de recommandation pour les emplois, l’accès à l’éducation, et la formation. Les partis d’opposition affirment que la masse de leurs adhérents a été décimée, parce les gens n’ont pas d’autre choix que de rejoindre le parti au pouvoir pour protéger leur travail et nourrir leurs familles.

Le gouvernement a également fait pression sur tous les fonctionnaires – et en particulier les enseignants – pour qu’ils rejoignent le parti au pouvoir, et a appliqué des sanctions ciblées contre les voix qui s’étaient élevées pour le critiquer. Le gouvernement a utilisé la draconienne Proclamation relative aux organisations caritatives et associations (Charities and Societies Proclamation) ainsi que la Loi Anti-terroriste pour intimider les activistes de la société civile et les journalistes qui tentaient de rendre compte de la répression exercée par l’État.

Human Rights Watch appelle le gouvernement éthiopien à prendre des mesures urgentes pour améliorer le contexte électoral en libérant immédiatement tous les prisonniers politiques, y compris Midekssa. Human Rights Watch appelle également le gouvernement à donner l’ordre officiel à tous ses représentants et aux membres de l’EPRDF de mettre fin aux attaques et aux menaces contre les membres de l’opposition politique, la société civile, et les médias ; et d’autoriser des efforts indépendants, y compris de la part d’observateurs électoraux internationaux, pour enquêter et rendre ces abus public.

L’Union européenne et l’Union africaine sont les seules institutions qui envisagent d’envoyer des observateurs électoraux internationaux pour contrôler les élections de mai. Les restrictions contenues dans la Proclamation relative aux organisations caritatives et associations rendent un contrôle indépendant des élections par les organisations éthiopiennes pratiquement impossible. Human Rights Watch appelle tous les observateurs internationaux à prendre en compte la répression pré-électorale dans leur évaluation du caractère libre et équitable du scrutin.

« Les alliés étrangers de l’Éthiopie devraient rompre leur silence et condamner le climat de peur qui règne dans le pays », a conclu Georgette Gagnon. « Les bailleurs de fonds devraient utiliser leurs moyens de pression financiers, qui sont considérables, pour exiger la fin du harcèlement de l’opposition et des lois qui oppriment les activistes et les médias. »

Sélection d’extraits du rapport :

« Il faut que vous compreniez qu’au niveau de la base, tout est organisé en fonction de l’idéologie de l’EPRDF, tout est organisé et contrôlé par les cellules; si vous êtes de l’opposition, vous êtes exclu [de la vie du village]. »

– Enseignant, région d’Amhara

« Je suis membre de l’EPRDF, mais en fait je soutiens le parti de l’opposition. Être membre ne veut rien dire du tout; Je suis membre de l’EPRDF parce que j’ai besoin de l’aide humanitaire … La liste des reçus – la preuve que je paye mon dû au parti – est exigée pour obtenir l’aide. Je paie parce que je ne veux pas être exclu ou ignoré. »

– Membre du parti au pouvoir, Région des nations, nationalités et peuples du Sud

« Il existe une part réelle d’autocensure, il y a beaucoup d’histoires qu’on ne peut pas écrire, beaucoup de choses que nous ne pouvons pas dire. On ne nous indique pas la ligne à ne pas franchir, c’est à nous de deviner. Leur interprétation du terrorisme [dans les lois anti-terroristes] est tellement large qu’elle en est dangereuse pour nous. Par exemple, s’ils désignent un parti politique donné comme étant une organisation terroriste, alors on ne peut pas écrire sur eux… Les journaux n’ont pas le droit de faire des sondages ou quelque prévision que ce soit avant l’annonce du Bureau Électoral National. »

– Journaliste, Addis Abeba

Source

Advertisements
par Association Terre d'Errance Posté dans Non classé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s