Lily Boillet, vigie des jungles du Nord

LE MONDE | 12.01.10

Lily Boillet, vigie des jungles du Nord

De l’Afrique, elle n’a longtemps connu que des images : films animaliers et reportages du JT de 20 heures : massacres, corruption, sida, etc. Normal, quand on habite la région de Béthune, département du Pas-de-Calais. Lily Boillet, âgée de 30 ans, présidente de l’association Terre d’errance, vit ici depuis qu’elle est née : à l’entrée du hameau de Boureq, où ses parents ont racheté une ferme. Dans cet ancien pays minier, « on a eu des Nord-Africains, ils venaient travailler. Mais les Africains, les Noirs, on n’a pas l’habitude », sourit son père, enseignant à la retraite, lui-même fils de mineur.

Le temps a passé et les puits ont fermé. Reste une usine, la sucrière, à l’entrée de Lillers, ville dont Yves Boillet, militant communiste, est adjoint au maire. Et puis les champs : betteraves, pommes de terre, maïs, cresson aussi, une spécialité de Norrent-Fontes. Autrefois connue pour ses dentelles, la région du Calaisis l’est désormais pour ses campements de migrants, les fameuses « jungles », que le gouvernement a commencé à démanteler en septembre 2009.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Une mission internationale, sous l’égide du Réseau euroméditerranéen des droits de l’homme, va tenter, du 25 au 30 janvier, d’évaluer la situation. Lily Boillet leur servira de guide : elle connaît la région et ses jungles comme sa poche.

C’est précisément dans les champs, où la neige n’est pas rare, l’hiver, que les gens du coin ont vu leurs « premiers Noirs », vers la fin 2006. « On leur parlait avec les mains », se souvient Claude Prouvost, fervent chrétien de Mazenghem, qui décide « naturellement » de leur porter secours. Lily Boillet, elle, parle anglais. Suffisamment pour entamer la conversation avec deux de ces étrangers, croisés au café de Saint-Hilaire. De quel pays viennent-ils ? « Ertra », répondent-ils. Elle leur fait répéter. Dans son vieil atlas, figure une province éthiopienne : « Eritrea », en anglais. C’est ainsi que la jeune Française, poussée par la curiosité, fait connaissance avec les exilés d’Erythrée, petit Etat de la Corne de l’Afrique, indépendant depuis 1993, qu’une dictature épuise et qu’une guerre sporadique oppose à l’Ethiopie.

Sur le campement de Norrent-Fontes, construit non loin d’une aire d’autoroute, tous les migrants connaissent Lily Boillet. C’est leur intermédiaire avec les autorités locales, aussi bien qu’avec les bénévoles de l’association. « Parmi ces derniers, certains apportent l’eau et le pain. D’autres essayent de comprendre, dénoncent les injustices. On a besoin les uns des autres », souligne l’abbé Michel Delannoy, curé de Norrent-Fontes qui, le premier, a su mobiliser les consciences. Mais pour les rassembler et les faire travailler ensemble, ces consciences, il fallait un sacré tour de main ! Lily Boillet va se révéler virtuose.

C’est à son initiative que se crée, en janvier 2008, l’association Terre d’errance, petite nébuleuse résolument hétéroclite : ses membres n’ont pas le même âge, tous ne sont pas croyants, ils ne votent pas pareil et n’habitent pas les mêmes villages. Leur dénominateur commun : être scandalisés à l’idée que des humains puissent dormir dans les fossés.

Terre d’errance rassemble « des minoritaires de l’Eglise et des minoritaires de la gauche », s’amuse l’un de ses militants, Thomas Suel, trentenaire comme Lily Boillet, installé à Isbergues. Certains, murmure-t-on, ont voté Nicolas Sarkozy. Mais cela n’a guère d’importance. « Lily tient beaucoup à ce que l’attelage garde tous ses chevaux. Elle n’a pas envie que les urbains ou les intellos prennent la tête. Elle veut que tout le monde reste dans le coup », commente le militant parisien Jean-Pierre Alaux, membre du Groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés (Gisti).

Car elle est connue dans la capitale, Lily Boillet ! Sans parler de Calais, d’Arras ou d’Hazebrouck, avec crochet par Londres et Manchester, où nombre d’Erythréens ont posé leurs bagages. « Cette fille, c’est une battante », commente Marie-Pierre Griffon, membre du collectif Fraternité migrants-bassin minier 62, qui s’occupe, près de Liévin, d’une « jungle » d’exilés vietnamiens. « Nous, on est dans l’aide humanitaire. Lily a une vision plus politique », relève Damien Defrance, président de l’association Terre d’errance de Steenvoorde, fondée sur le modèle de celle de Norrent-Fontes. « C’est grâce à elle qu’a été lancé le « réseau des jungles », réunissant les associations ou les individus qui, à l’échelle de la région, s’occupent des migrants. » « Lily réussit à fédérer beaucoup de monde », ajoute-t-il.

Dans le milieu associatif, cette grande gueule agace parfois. Mais rares sont ceux qui la connaissent. Licenciée d’histoire à l’âge de 21 ans, la vigie de Norrent-Fontes, ancienne bénévole de l’association Genepi, a longtemps été surveillante d’internat dans les collèges de la région. Aujourd’hui sans emploi, elle cherche encore sa voie. Jouer les Tanguy – elle vit chez ses parents – ne l’amuse pas vraiment. Décrochera-t-elle un job dans le milieu associatif ? Dans le secteur social ? Culturel ? Elle n’en finit pas, en tout cas, d’étonner ses proches. « Moi qui voulais être missionnaire en Afrique ! Lily a découvert l’Afrique à Norrent-Fontes », sourit sa mère, Anne-Marie, enseignante à la retraite. « Lily, c’est une innocente : elle pose les questions basiques, auxquelles les autres ont des réponses toutes faites », dit son amie Nan Suel. « Elle nous tient éveillés. Elle a des idées sur la société, mais n’est pas prisonnière d’une idéologie », note le maire de Norrent-Fontes, Marc Boulnois.

Le mécontentement – celui des agriculteurs, notamment, que l’arrivée des exilés dans leurs champs n’a pas réjouis – a disparu en partie. Le campement de Norrent-Fontes, désormais installé sur le bord d’un chemin communal, est à la fois sous protection et sous contrôle. « C’est bon pour les migrants, c’est bon pour la commune », assure Marc Boulnois. L’association a « mis de l’ordre », en organisant la coexistence entre campagnards et migrants, insiste l’abbé Delannoy.

A la porte de la mairie, une affichette aux couleurs de l’Europe, confectionnée par Terre d’errance, a été épinglée : « Asile, ici les migrants sont les bienvenus. » Au moment où Marine Le Pen, vice-présidente du Front national, fait campagne contre « le cancer d’une immigration clandestine », l’initiative est méritoire.

« Plutôt de gauche », Lily Boillet n’a jamais été encartée. « La politique, c’est trop réducteur », explique-t-elle. Mobile, ouverte, à l’image de toute une génération des campagnes, la jeune militante de Bourecq échappe aux étiquettes. Au film sur les réfugiés de Calais, Welcome (qu’elle n’a pas vu), elle préfère mille fois les zombies londoniens de Vingt-Huit jours plus tard, film d’horreur du Britannique Danny Boyle. A l’ouest de la France, il y a décidément du nouveau.

Catherine Simon

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