« Jungle » de Calais : un quotidien de galères

Le Parisien – Nicolas Jacquard | 12.01.2010

« Jungle » de Calais : un quotidien de galères

Un terrain vague. C’est tout ce qu’il reste de la « jungle », le principal campement des migrants de Calais démantelé fin septembre. Eric Besson, le ministre de l’Immigration, avait fait de cette opération le symbole d’une volonté systématique de détruire ces bidonvilles qui parsemaient le littoral. Mais la fin de la « jungle » s’est soldée par la réapparition de « mini-jungles ».
Il y en a désormais neuf, dans et autour de Calais. Nos reporters ont passé plusieurs jours avec ces migrants.

Sous les préaux : 300 repas quotidiens
« Faites la queue ! » Il est 18 h 30. Deux cents personnes se glissent sous les préaux dressés rue de Moscou par la mairie. Ici, des centaines de repas sont distribués chaque jour par des associations. En tête : les Pachtounes, une ethnie afghane, ne se départent pas de leur sourire. Emmitouflées dans des anoraks de récupération, des ombres se glissent en file indienne pour atteindre les assiettes fumantes. Un peu plus loin, Amandine, venue de Toulouse, remplit les verres en plastique de thé corsé. « Liwané ! » l’interpellent les habitués. « Ça veut dire folle, sourit la jeune fille. C’est mon surnom. Ils en donnent à tout le monde. » C’est le seul moment où les communautés se retrouvent : Pachtounes ou Hazaras d’Afghanistan, Iraniens, Irakiens, Somaliens ou réfugiés du Darfour. Tous ont un point commun : « la mort aux trousses », résume une bénévole.

Dans le gymnase, un carton au sol
Le repas terminé, la plupart des migrants rallient la place de Norvège. Depuis un mois, un modeste gymnase, le BCMO, y est ouvert par la commune. Sur les murs, les sacs à dos pendent par grappes. Il est 19 heures. Au milieu du brouhaha, ils sont plusieurs à avoir déjà sombré dans le sommeil. Leur seul luxe : un carton pour s’isoler du sol, et une couverture pour les plus chanceux. « No blanket », « y’en a plus », explique Martine Verpraet aux retardataires. « Il y a un déni total des autorités, dénonce cette bénévole de la Belle Etoile. Tout est entièrement assumé par les associations. »

La vieille scierie, un squat de fin du monde
Un peu plus loin, à deux pas de la gare, les Africains préfèrent rester entre eux. Ils sont cinquante à avoir investi les restes d’une ancienne scierie. Un mur de parpaings fait office de frontière entre la ville et cette enclave irréelle. Ambiance fin du monde. Dans le hangar ouvert à tous vents, quelques braseros trouent la nuit.«Impossible de s’endormir avant 5 heures du matin, il fait trop froid », détaille Hassan, 34 ans, originaire du Darfour. Alors, les mains s’entrecroisent au-dessus du feu. « Au Soudan, tous ceux de notre région sont persécutés, reprend Hassan. Cinq fois, ils m’ont mis en prison. Ma famille risque d’être tuée », explique ce journaliste qui a fui Khartoum. « Je ne comprends pas pourquoi on ne me laisse pas aller en Angleterre. » Pragmatique, Hassan a décidé d’apprendre le français.

Un abri de fortune au milieu des dunes
Nabi, lui, ne compte pas s’éterniser dans l’Hexagone. « Faire une demande d’asile ? C’est trop long. Peut-être jusqu’à dix-huit mois, et après ils vont me renvoyer en Grèce », argumente cet Afghan hazara, une ethnie cible des talibans. « Ils viennent nous menacer, nous dire que l’on ne doit pas prier comme on prie. J’ai préféré partir. » Pour atterrir sur une dune battue par les vents à l’extrémité nord de la ville, où il vit dans un improbable abri. Quand les « murs » en contreplaqué ne tombent pas d’eux-mêmes, ce sont les policiers qui s’en chargent. « Tout ce qu’on a, ils le prennent ou le cassent, déplore Ali, un de ses compagnons de galère. Même la scie pour le bois. » Une bouilloire crasseuse sanglote sur le feu. « On ne ressemble à rien », se désole Nabi en énumérant les pays traversés : « Iran, Turquie, Grèce, Italie, puis France, Allemagne, Danemark, Norvège… » Et l’Angleterre, « Inch’Allah ». Une forêt d’immenses réverbères se dresse dans la nuit tombante, surplombant de gros cubes de tôle. C’est ici, dans cette zone ultrasécurisée du port, que sont scrutés à la loupe les poids lourds s’apprêtant à traverser la Manche. « Le jour de Noël, j’ai essayé trois fois de me glisser sous un camion, se souvient Nabi. Mais avec la technologie et les chiens, ils m’ont trouvé. »
D’autres font pourtant la route en sens inverse. « J’ai vécu trois ans en Grande-Bretagne, raconte Adel Ousmane, un Soudanais de 24 ans. Une vie de chien, à subir le racisme. Si on me donne l’aide au retour, je rentre retrouver mes racines. »

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