Les « prisonniers » de l’île de Malte

Les Echos – 05/01/2010

Les « prisonniers » de l’île de Malte

Confetti posé au large des côtes libyennes et tunisiennes, Malte s’est muée bien malgré elle en un piège redoutable pour les clandestins en route vers l’Europe. Submergé par un flot d’immigrants africains échoués là par hasard ou par malheur, le petit pays se sent très seul pour gérer une situation inextricable, sans soutien de la part des autres membres de l’Union européenne.

DANIEL BASTIEN, Les Echos
NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À MALTE.

C’est un fait. Lancé à grand bruit il y a un an par les Vingt-Sept, à l’initiative de la présidence française, le pacte européen sur l’immigration et l’asile patine. Mais nulle part de manière aussi caricaturale qu’à Malte. Ezana, un jeune Erythréen bloqué depuis des mois à La Valette, résume à lui seul le problème du plus petit membre de l’Union, peu aidé par ses pairs. « On a vu des lumières danser dans la nuit et on a cru que c’était l’Italie. A peine débarqués, l’armée maltaise nous a arrêtés et on a compris notre erreur. » En Libye, pour 1.500 euros par tête, l’industrie des passeurs leur avait donné pour viatique un fragile esquif et un capitaine de fortune, « un type d’Afrique de l’Est, comme nous, candidat à l’immigration, et qui évidemment ne connaissait rien à la région ! » Comme avant eux 13.000 immigrants illégaux africains qui, depuis 2002, ont visé l’Europe continentale via l’Italie, Ezana et ses compagnons ont ainsi échoué par hasard sur cette île minuscule dont ils ignoraient jusqu’au nom, au gré de mauvais caps, de courants capricieux, d’interceptions par les patrouilles maritimes ou de naufrages, qui ont déjà fait des milliers de victimes.

Aujourd’hui, Ezana est piégé à Malte. Et le rocher lui-même est dépassé par une situation qui lui échappe. « Nous sommes victimes de notre géographie, proteste-t-on à La Valette. L’immigration n’est pas un problème maltais, c’est celui de l’Union, qui nous abandonne à notre triste sort. »
La promesse non tenue de Nice

Sur ce confetti planté au large des côtes tunisiennes et libyennes, et érigé en sentinelle du sud de l’Europe depuis son entrée dans la zone Schengen en 2008, se joue en modèle réduit l’imbroglio quotidien de l’immigration par la mer en Europe. Comme en Italie, en Grèce ou en Espagne. Petite, sur la route des flux migratoires et en charge d’une gigantesque zone de sauvetage maritime que traversent tous les bateaux en provenance de Libye, Malte est prise de court. Débordée, même s’il ne s’agit au fond que de 1.600 immigrés par an en moyenne. Arriver à La Valette, cette cité forteresse minérale comme une ville du Proche-Orient et pleine de la grâce architecturale et populaire d’une ville italienne, c’est, il est vrai, toucher du doigt un problème physique. 316 km2 de superficie : Malte est grande comme trois fois Paris intra-muros. 400.000 habitants : « C’est l’équivalent d’une grande ville de province en France, entourée d’eau et confrontée à l’une des trois plus fortes densités de population au monde », explique David Busuttil, directeur de la Fondation de Malte.

Au départ, immigrés et Maltais sont d’accord : les premiers ne veulent pas être là, les seconds ne veulent pas d’eux. A l’arrivée, c’est un énorme malentendu et un étouffant stand-by. Pour le gouvernement maltais, l’équation est insoluble. De 50 % à 60 % des Africains qui touchent ses côtes sont originaires de pays (Somalie, Erythrée, Soudan, Ethiopie) dont la situation politique justifie l’attribution d’un statut de réfugié ou d’une « protection subsidiaire ». Malte ne peut donc les renvoyer chez eux. Et, faute de moyens financiers ou de relations diplomatiques avec les pays d’origine, il lui est difficile de rapatrier les autres, ces immigrés « économiques » d’Afrique de l’Ouest dont elle rejette pourtant les demandes d’asile. Quant à ceux qui filent à l’anglaise ailleurs en Europe… ils sont renvoyés à Malte le jour où ils sont pris : selon l’accord Dublin II, toujours en vigueur, tout immigré reste sous la responsabilité du premier pays dans lequel il est arrivé.

Bonne fille, l’Europe a vite saisi le côté intenable de la situation. En lançant son pacte en octobre 2008, le Conseil européen de Nice annonçait notamment un « partage du fardeau » de l’immigration entre pays membres, assorti par la suite d’un « projet pilote » de transfert intracommunautaire spécifique à Malte. Une promesse non tenue. « Je suis très préoccupé par le manque de solidarité européenne sur cette question. Il faut passer du pacte aux actes ! », s’énerve Jacques Barrot, le commissaire européen à la Justice, qui s’implique visiblement dans ce dossier.
En mer, une situation ubuesque

Jusqu’ici, seule la France a, en juillet dernier, soulagé La Valette de 80 demandeurs d’asile et de 20 enfants originaires d’Afrique de l’Est, et annonce vouloir répéter l’opération cette année. Pour 2010, cinq autres pays seulement ont répondu présent : la Lituanie, le Luxembourg, le Portugal, la Slovaquie et la Slovénie. « L’Allemagne pourrait s’y joindre », ajoute un responsable européen. Mais aucun d’eux ne devrait accepter plus d’une quinzaine d’immigrés… Chaque année depuis 2007, les Etats-Unis en reçoivent davantage que l’Europe.

En matière de contrôle sur mer, la situation est ubuesque. D’abord parce que la question du sauvetage des boat people dans une zone proche de la Sicile et de Lampedusa est l’objet d’une zizanie permanente entre Italiens et Maltais : c’est à qui se défaussera sur l’autre. Ensuite parce que la tension entre les deux voisins ne pousse pas les pays européens à aider une armée maltaise aux moyens pourtant lilliputiens : deux petits patrouilleurs côtiers, trois hélicoptères, deux avions bimoteurs et, surtout, un unique bateau de haute mer lui permettant de conduire la seule poli tique vraiment efficace : patrouiller au plus près des côtes libyennes pour y refouler les candidats au départ. « En 2009, seuls l’Allemagne, avec deux hélicoptères Puma, et le Luxembourg, avec un avion de location, ont participé à l’opération Nautilus de Frontex [l’agence européenne en charge des frontières de l’Union]. Aucun pays membre n’a voulu engager un navire de peur d’avoir à recueillir et gérer des naufragés ! », ironise le colonel Emmanuel Mallia, des Forces armées maltaises. L’Europe n’a pas non plus encore su parler à Kadhafi, maître des « vannes humaines » de l’autre côté de la Méditerranée, ni instaurer un partenariat avec les pays d’origine, qui permettrait notamment de gérer les droits d’asile au niveau des ambassades des pays européens, et d’éviter aux émigrants de se lancer dans un voyage inhumain. Au total, on n’hésite pas à parler au niveau européen d’« échec » de la politique commune dans la région, et ses dégâts sont bien visibles : contraints à cohabiter sur l’île, immigrés comme Maltais se sentent abandonnés et, de la Corne de l’Afrique jusqu’au cul-de-sac maltais, la longue chaîne de rejets et de violence alimente la machine à broyer les Africains. Aborder cette Suisse méditerranéenne, c’est d’ailleurs sentir tout le monde à cran : Maltais, gouvernement et immigrés.
« Dissuasion par l’enfermement »

Pas un homme ou une femme de la rue qui, excédé, ne fustige aujourd’hui « ces gens qui vivent de nos impôts ». Les immigrés, légaux ou illégaux, seraient 7.000 sur l’île, mais « par rapport à la population, c’est l’équivalent de 1,1 million en France », indique le père Vella, patron de l’Emigrants Commission. On les croise dans les rues de la capitale, courant d’une administration à une autre, éternelles photocopies de documents à la main ; on les voit au petit matin près du port, foule compacte espérant un hypothétique employeur autour du rond-point de Marsa. « Très catholique et très conservatrice, notre société a fait preuve d’une grande compassion quand sont arrivés les premiers bateaux, en 2002. Mais leur nombre a explosé et on est vite passé à l’indifférence, puis à la xénophobie et au racisme », explique Herman Grech, rédacteur en chef adjoint du « Sunday Times of Malta ». « Avec 1 million d’immigrés en attente en Libye, le risque de tsunami humain alimente les fantasmes d’une nouvelle invasion », observe un diplomate. « On est aujourd’hui hystérique et les politiques, déjà durs sur cette question, en deviennent populistes », ajoute Michael Carabott, du « Malta Independent ».

De leur côté, gouvernement et administration paraissent débordés. « Ici, on s’accroche à l’idée que cette situation est temporaire », explique-t-on dans une ONG. Résultat : « “ Intégration des immigrés ”, c’est un gros mot ici. La politique du gouvernement se résume à un combat », estime Hermann Grech. Elle commence par une sorte de « dissuasion par l’enfermement », très critiquée à l’extérieur : Malte ne fait pas au départ de distinction entre les demandeurs d’asile et les irréguliers. Arrivés sans papiers ni documents, ils commencent tous leur long séjour sur l’île reclus jusqu’à dix-huit mois dans un des trois centres de rétention -des prisons à peine améliorées -, en attendant que leur statut soit clarifié. « Tout cela prend énormément de temps ! », plaide Joseph Saint John, directeur au ministère de l’Intérieur. Après, Malte n’a qu’une idée en tête -les placer dans un pays d’accueil avec l’aide du HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), comme des ONG et de l’Eglise, très actives -mais une bonne part d’entre eux sont condamnés à rester légalement ou illégalement dans l’île, errant d’un des douze centres « ouverts » à l’autre.

Peu parviennent à se fondre dans une société maltaise qui les perçoit souvent comme des criminels : « La rétention est un très mauvais signal donné aux Maltais ! », souligne-t-on au HCR. Pour beaucoup de ces migrants, Malte est la dernière marche d’une lente descente vers l’abîme psychiatrique : « Cette situation est insupportable pour des gens qui ont subi des traumatismes graves dans leur pays, et souffert de violences et même de viols au cours de leur long voyage jusqu’en Libye. Ils souffrent d’un syndrome de stress post-traumatique », explique-t-on à MSF-Malte. « Ici, c’est trop petit, c’est l’enfer », disent-ils, et tous veulent fuir, « n’importe où ». « Si on me le proposait, je partirais en courant, sans même prendre le temps de mettre mes chaussures ! », rigole Ainasheh, un jeune Somalien qui dispose pourtant d’un petit salaire, habite en ville, et porte… des Nike toutes neuves.

DANIEL BASTIEN, Les Echos

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