A Calais, au secours des migrants

Libération – 24/12/2009

A Calais, au secours des migrants

Par HAYDÉE SABERAN envoyée spéciale à Calais

Elle regarde le pied bandé du jeune Afghan. «Eh ben alors ? Ouat’s appeun ?» Lui, penaud : «Football…» Sylvie Copyans se marre : «Ah non… Tu peux courir après les camions, mais no football !»

Dix heures, rue de Moscou, à Calais, près du port. L’heure du thé, à la louche dans les gobelets. Environ 300 migrants vivent sous les ponts, dans les squats, candidats à l’asile en Angleterre. L’association Salam et le Collectif de soutien d’urgence aux réfugiés (C’Sur) les nourrissent, les habillent, les aident à demander l’asile. C’est la drôle de vie de bénévole de Sylvie, Jean-Claude, Vincent, Pierrette, Monique et quelques autres.

Condamné. On est le 15 décembre, le jour du charter. Elle les regarde, rumine : «Hier, une bombe sur le marché de Kaboul, 8 morts, 40 blessés.» Comme d’habitude, Sylvie Copyans, de Salam, discute. Blonde, ronde, gouailleuse. Ils l’appellent «Golsanam» : «Petite fleur d’amour en pachtou, c’est quand même sympa !» Ils réclament des chaussures. Elle : «Tonight, six o’clock» Elle a l’œil aux aguets, attentive à celui qui se tient à l’écart, qui déprime. Certains ont fini en psychiatrie. Un bus se gare, ils tournent la tête. «Non, celui-là, il va pas en Angleterre les gars.» Elle raconte : «Ils se glissent même sous les bus. Une fois, sous celui de l’immigration anglaise. La honte.»

Tout a commencé le 5 novembre 2002, quand Sangatte a fermé. La police, jusqu’alors plutôt bon enfant avec ces candidats au passage, s’est mise à les harceler. Jean-Claude Lenoir, prof de techno et président du club de voile de Calais, les voyait se faire frapper, sous ses fenêtres. Il a commencé à cuisiner, à offrir sa salle de bains, à loger. Condamné en 2004, mais dispensé de peine : il s’était porté garant, à la Poste, pour que les migrants puissent toucher de l’argent au guichet. Et puis pour «outrage», un mois avec sursis. Début 2009, outrage encore. Relaxé, mais le procureur a fait appel. En mars, il en sera à son sixième procès. Quand il était enfant, ses parents cuisinaient des soupes pour les migrants polonais. Son père, cheminot, les découvrait sous les trains, parfois morts. Jean-Claude a transmis le «virus» à son fils Vincent, prof aussi, secrétaire de Salam.

Monique Delannoy, présidente de la Belle Etoile (1), tient ça de ses parents mineurs. La solidarité des corons. «On était cinq à la maison, mais il y avait toujours six parts. Pour le môme qui s’est engueulé avec son père, ou le curé qui passe, ou le type trop bourré pour rentrer.» Elle s’est impliquée dès la fermeture de Sangatte. Elle en a «adopté» plusieurs, comme Reza Akbari, le traducteur afghan du centre de soins de Calais. Quand l’un d’entre eux a eu un enfant, elle s’est dite grand-mère. Des loisirs ? Cette infirmière à domicile ne s’en connaît pas. «Quand j’ai Hakim, Reza, Afchine, Daoud autour d’un plat de spaghettis, c’est pas du loisir, c’est de la vie.»

CRS. Lundi dernier, rue de Moscou, à l’heure du thé. Batailles de boules de neige. Un gamin montre les trous à ses chaussures. Sylvie : «Six o’clock.» Le gamin se renfrogne : «Golsanam, no good.» Elle en a vu d’autres. «Ils ne comprennent pas toujours qu’on est bénévoles.» A la fermeture de Sangatte, elle était employée de banque. «Je m’en vais travailler, je vois deux mecs par terre et dix CRS autour. Je me dis : «Quelque chose ne va pas. »» Sa polyarthrite rhumatoïde l’oblige à arrêter le travail. Elle connaît Jean-Claude par le club de voile, et se met à cuisiner pour les migrants. «Je ne voulais pas attendre d’être paralysée.» La fatigue ? «Je ne pensais pas que je serais encore là sept ans après. Je pensais que le gouvernement finirait par faire quelque chose. Mais j’ai jamais traîné les pieds. Ils sont là, en face de toi. Le gamin qui a l’âge du tien, en train de se les cailler.» Elle y passe six heures par jour. Elle télécharge de la musique pachtoune pour les MP3, achète des cartes téléphoniques. Donne des surnoms. «Eminem», un marrant qui portait un T-shirt du rappeur. «Headache», celui qui a toujours mal à la tête. Et puis «Everyday», qui lui demande chaque jour quelque chose. Au début, elle allait jusqu’à acheter des chaussures. «Tu es quelqu’un sur le chemin, c’est tout. Il faut pas trop s’impliquer.» Elle essaie : «A la maison, c’est Sylvie. Golsanam, elle rentre pas.»

Rappel à la loi. 19 heures, salle des dockers, avec la Belle Etoile. En dessous de zéro, la mairie ouvre une salle. Par terre, des cartons, des couvertures et des gens partout. Pierrette Guyon, monitrice d’auto-école à la retraite, sépare deux ados qui se battent en riant. «J’ai perdu ma mère deux mois avant la fermeture de Sangatte. Ils m’ont aidée à sortir de mon deuil.» Elle prépare les repas, qu’elle distribue à midi, trois fois par semaine. Une fois, elle s’est fait arrêter avec des migrants dans sa voiture. «L’un marchait avec une canne, un autre avait 40 de fièvre.» Rappel à la loi. «Ils ont mon dossier sous le coude. Personne ne m’empêchera d’emmener des blessés ou des malades à l’hôpital. Je suis catholique, c’est normal de venir en aide.» Ses proches comprennent ce qu’elle fait, sauf «un charmant voisin, fils de Portugais.» Elle explique : «Il m’a dit qu’il fallait tous les mettre dans un bateau et faire un trou au fond. Si on avait fait ça à son père, il ne serait pas là en train de nous casser les pieds.»

La nuit est tombée sur l’aire de repas. Dans la foule, des têtes brunes : Jean-Claude discute avec Ali. Pendant l’hiver 2002, Ali, 23 ans, a dormi trois mois chez Jean-Claude, puis il est passé en Angleterre, où il est électricien. Il est venu dire bonjour. En anglais.

(1) Association du Collectif de soutien d’urgence aux réfugiés, dont fait partie, aussi, le Secours catholique.

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