Le journal d’Habib, Afghan de Calais

La-Croix.com – 25/12/2009

Le journal d’Habib, Afghan de Calais

Pendant plus de deux mois, une journaliste de « La Croix » a appelé chaque semaine un jeune migrant expulsé le 22 septembre d’un campement à Calais. Elle s’est rendue trois fois sur place

Paris, Gare du Nord, le 12 décembre : Habib, jeune Afghan, est venu de Calais à Paris pour consulter un dentiste (Photo : Vincent Wartner/Riva Press).

14 octobre
Il tousse, Habib ! Une chape de froid et de vent s’est abattue sur Calais. Et, une fois encore, il a grelotté toute la nuit, roulé dans un carton. Il ne s’y habitue pas. « Ce n’est pas possible un pays pareil », maugrée ce gaillard de 26 ans, natif de la vallée du Panshir en Afghanistan, le fief de feu le commandant Massoud, et tadjik comme lui. Sitôt le jour venu, Habib a marché pour se réchauffer, en prenant garde de ne pas croiser une voiture de police.

« Quand je suis arrivé, il y a quatre ans, c’était bien. Maintenant, tout a changé, la politique, la police, les gens… » Au début, Habib était reçu dans des familles. « J’en ai croisé une. Ils ne m’ont même pas dit bonjour. Ils ont peur d’avoir des ennuis. » Parfois, les réactions sont carrément hostiles. « Un jour, quelqu’un nous a jeté des pierres. Surtout, il y a la police… »

À 13 h 30, Habib est allé au repas distribué par une association, La Belle Étoile. C’était la première bonne chose de la journée ! Au même moment, le soleil pointait. Puis il est venu à la permanence santé des migrants où s’affairent une infirmière et un interne en médecine, aidés d’un traducteur. Un bloc de béton, rideaux baissés, à l’entrée du centre hospitalier. Habib vient d’obtenir sirop et cachets.

Cet après-midi-là, à la permanence, il y a des Afghans et des Kurdes (dont une femme et un enfant de 3 ans). Ils sont venus se doucher et se faire soigner. Ils ont pris froid, souffrent de mycoses, d’infections, de contusions. Ils ont mal aux pieds, à force de marcher. Plusieurs se sont blessés en tombant d’un camion. « Souvent, ajoute Céline Dallery, l’infirmière, ils ont le bout des doigts brûlés pour effacer leurs empreintes. Ils sont fatigués. »

Un Kurde quinquagénaire a des faiblesses cardiaques. Il demande « à rentrer au pays ». Céline appelle l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii). En quelques minutes, son « cas » est réglé. Habib soupire. « Je veux faire ma vie, ici ! J’ai une adresse dans une association. J’attends la réponse à mon dossier d’asile politique. » Difficile, ce jour-là, de comprendre dans son français malhabile ce qui justifie cette demande. Son dossier est entre les mains du Secours catholique. Mais je ne l’apprendrai que plus tard.

21 octobre
Habib et moi sommes convenus que je lui téléphonerai chaque semaine. Il m’a donné son numéro de portable. Il a semblé adhérer à mon projet d’écrire dans La Croix le récit de la vie quotidienne d’un migrant pendant deux mois. Las, ce jour-là, lorsque je l’appelle, il n’est pas décidé à parler. « Je vais venir à Paris, on va se voir, promet-il. Au téléphone, c’est trop dur de se comprendre. »

29 octobre
Pas de nouvelles d’Habib. Je le rappelle donc. À ma grande surprise, il est presque enjoué et ne fait plus de difficulté pour se confier. « Ça va mieux ! », dit-il. A-t-il été malade ? « J’ai très froid, je suis fatigué, j’ai mal aux pieds, mais, depuis trois jours, je peux enfin dormir. Je suis à l’abri. » Des migrants ont improvisé un squat dans une maison abandonnée. « Il y a beaucoup de monde, des Afghans, des Indiens, des Arabes, raconte-t il. Le soir, je mange à Salam » (une association qui assure un repas par jour). Une fois seulement par jour ? « Non, vers 13 h 30, je vais toujours à La Belle Étoile. » Que fait-il de ses journées ? « Je tourne en rond. Je marche pour tuer le temps entre les repas ; deux ou trois fois par semaine, je vais me doucher à la permanence santé ; je viens au Secours catholique voir où en est mon dossier. J’attends une réponse, je ne sais pas quand… »

11 novembre
Habib passe maintenant ses nuits dans une tente, près du canal, non loin de la gare. Par chance, il ne fait pas trop froid. « Je dors mal, à cause du bruit », glisse-t-il. Ses journées continuent, monotones. « Ça irait » si ce n’était une « immense fatigue ». À cause des mauvaises nuits, des marches incessantes et du sentiment que sa vie est à jamais enfermée dans la répétition de ces rendez-vous : repas, marche, tente et parfois douche.

19 novembre
Retour à Calais. L’air est presque doux. Je retrouve Habib au Secours catholique où il a rendez-vous avec Jacky Verhaegen pour son dossier de demande d’asile. Malheureusement, pas de nouvelle de l’Ofpra. Alors, Jacky téléphone. Habib devra attendre encore avant d’avoir des papiers et d’espérer trouver du travail, sans doute dans le bâtiment. Son dossier est-il solide ? Beaucoup d’Afghans n’arguent-ils pas un peu facilement de liens avec feu le commandant Massoud, hostile aux talibans, pour justifier leur séjour ? « Il me semble avoir un bon dossier. Il a été reçu plusieurs fois par l’Ofpra qui est hors délai pour la réponse », répond Jacky Verhaegen.

Pourquoi son dossier n’a-t-il pas encore abouti ? De questions répétées en réponses malhabiles, je finis, avec l’aide de Jacky, qui parle un peu le persan (1), par décrypter le parcours complexe d’Habib. Après la mort du commandant Massoud dont la famille d’Habib était très proche, l’équilibre du pouvoir entre les différents commandants tadjiks de la vallée du Panshir a été bouleversé. Sa famille s’est trouvée en butte à l’hostilité d’un autre proche de Massoud, devenu très puissant et très menaçant. De surcroît, sa famille n’appartient pas aux clans qui ont fait alliance avec le président pachtoun, Hamid Karzaï, au pouvoir à Kaboul avec le soutien des Américains.

Vu de France, cela paraît compliqué. Mais pour comprendre les parcours de ces hommes échoués à Calais, il faut se souvenir que l’Afghanistan est un pays en guerre depuis trente ans : d’abord contre l’envahisseur soviétique, puis entre chefs de guerre moudjahidins, puis entre les Tadjiks du commandant Massoud et les talibans au pouvoir à Kaboul, et, après 2001, entre les troupes de l’Otan et les talibans…. et encore ceci n’est-il qu’un résumé des conflits qui ont jeté sur les routes des dizaines de milliers de réfugiés et saigné à blanc ce pays divisé en ethnies souvent rivales : les Pachtouns qui sont majoritaires, les Tadjiks, les Hazaras et bien d’autres, plus minoritaires. «Voilà pourquoi je ne peux rentrer», insiste Habib.

Distribution de thé organisée par l’associatio Salam, à Calais (Photo : Vincent Wartner/Riva Press).

« Beaucoup de “nos” Afghans sont des enfants de réfugiés qui, depuis des années, vivent misérablement, dans des camps au Pakistan ou en Iran. La famille désigne un garçon pour aller en Angleterre gagner sa vie et envoyer de l’argent, raconte Mariam Rachih, du Secours catholique. Quelques-uns n’ont que 12 ou 13 ans. Si on leur propose le centre pour mineurs, leurs familles, contactées par téléphone, refusent, car ils ne pourront pas envoyer d’argent. L’autre jour, un gamin en pleurait. »

Cet après-midi-là, à la permanence du Secours catholique, trois adolescents mangent des tartines en dessinant, comme à la maternelle. « Dehors, ce sont des hommes. Ici, des enfants », sourit Mariam. Cette jeune femme chaleureuse distribue du thé chaud le long du canal, sur un terrain vague, près du robinet où Habib, comme d’autres migrants, se lave en plein vent, derrière une bâche. Des gestes simples, des sourires, des regards, du chocolat pour un enfant, une cigarette, de la musique… ces petits riens aident les migrants à tenir.

« Ma famille ne compte pas sur moi pour l’argent, insiste Habib. Ce que je veux, c’est faire ma vie ici. » De toute façon, il est coincé. Lorsqu’il a fait sa demande d’asile, il a donné ses empreintes digitales, elles ont été transmises au fichier européen Eurodac… Si, une fois passé en Angleterre, il était arrêté, il serait, aux termes des accords européens, renvoyé en France, premier pays où il a été fiché. Et puis, Habib a fait de la prison. « J’ai fait une c…, convient-il. Dans mon pays, ce n’est pas comme ici, on doit aider la famille, les amis. »

Quel délit a-t-il commis ? Sa demande d’asile faite, Habib a eu des papiers provisoires qui permettaient certaines démarches. Il est allé récupérer, pour le compte d’autres Afghans, l’argent envoyé par les familles via la Western Union. « Je n’ai pas pris de bakchich », jure-t-il. Quoi qu’il en soit, ces sommes ont atterri dans les poches des passeurs. Habib a été arrêté et condamné à deux ans de prison pour « aide au séjour irrégulier de migrants ». C’est seulement à sa sortie de prison, fin 2008, que sa demande d’asile, mise en sommeil, a été relancée.

2 décembre
L’air est glacial. Ce n’est pas ce qui préoccupe Habib. Avant-hier, il a été arrêté par la police. « J’étais dans un parc, près de la gare, avec des Palestiniens, des Afghans, des Kurdes… » Après une nuit de garde à vue, il a été relâché. Ses empreintes ont parlé : demandeur d’asile, il n’est pas expulsable tant que la réponse n’est pas tombée. Et maintenant ? Toujours la même galère : trouver un lieu pour dormir, aller aux distributions de repas (et parfois de vêtements) par les associations, marcher, se laver parfois.

9 décembre
Lorsque je lui téléphone, Habib est dans le bureau de Jacky Verhaegen, au Secours catholique. Toujours pas de réponse à sa demande d’asile ! Sinon ? La routine. Habib dort de nouveau dans un squat. Il passe rarement à la permanence santé. Il y a trop de queue pour l’unique douche ! Cinquante personnes par après-midi. Depuis l’été dernier, le Secours catholique a fermé ses quatre douches, faute de pouvoir les assurer correctement. Et aussi pour mettre les autorités devant leurs responsabilités. Rien n’a bougé depuis. Habib avoue sa lassitude « Je vais aller me reposer à Boulogne, chez un Afghan qui a travaillé dans le bâtiment. Je suis un peu malade. »

16 décembre
À Calais comme ailleurs, il gèle. Le petit monde des associations humanitaires est en ébullition. Hier, un charter a reconduit à Kaboul neuf Afghans. « Pas question de laisser se créer un nouveau Sangatte », a dit le premier ministre, François Fillon. Un nouveau Sangatte ? Fin septembre, après la destruction de la «jungle» et les rumeurs de charters franco-britanniques, beaucoup de migrants avaient fui Calais pour tenter leur chance aux Pays-Bas ou en Norvège. D’autres s’étaient dispersés sur le littoral français et belge. Paradoxalement, ceux qui restaient étaient encore plus à la merci des passeurs.

Depuis quelques semaines, c’est vrai, il y a un nouvel afflux de clandestins. Des Soudanais et des Érythréens surtout. À Calais, on les voit par petits groupes, sous les ponts, au bord du canal, aux abords de la gare, dans les bois où ils créent de petits campements que la police détruit, tout comme les tentes et les couvertures distribuées par les associations.

Pas d’Habib ! Nous avions pourtant rendez-vous. Je finis par apprendre qu’après une nuit sans sommeil dans un squat glacial, il a pris le premier train pour Paris dans l’espoir de se faire soigner sérieusement. Sa rage de dents a dégénéré en violente névralgie et les cachets sont restés inefficaces. Et puis il angoisse, car il aura la réponse à sa demande d’asile d’ici à la fin du mois, l’Ofpra l’a promis. Je reprends le train pour Paris. La police est omniprésente et les migrants sont contrôlés sans cesse. C’est près de la gare du Nord à Paris que je retrouve Habib. Il cache sa joue enflée sous un foulard. Oui, il a trouvé un endroit pour manger et dormir. Mais il est évasif. « Promis, on se revoit demain », me dit-il.

17 décembre
Les rues enneigées sont glissantes. J’ai rendez-vous avec Habib dans le hall de la gare de l’Est. On tend nos mains vers une borne chauffante. Habib a un peu moins mal. Il a enfin pu dormir, au chaud, dans un tunnel.

Aujourd’hui, pas question, pour les migrants, de stationner au jardin Villemin tout proche : surveillé par des agents de la « sécurité de Paris » en uniforme, il est couvert de neige. Habib a trouvé refuge, tout près, dans un centre d’accueil de jour géré par une association. Une vaste pièce chauffée, pleine à craquer de migrants, des Afghans et des Kurdes surtout. Des baguettes de pain circulent.

Cependant, on ne distribue pas vraiment de repas. Ici, des travailleurs sociaux accompagnent les migrants. Habib s’est procuré pour dormir ce soir l’adresse d’un lieu ouvert dans le cadre du plan « grand froid ». « Je vais rester quelques jours, me faire soigner, puis je rentrerai à Calais. Là-bas, c’est mieux. » Mieux, vraiment ? « À Calais, je connais des gens, des Afghans, des Français aussi. Et puis, j’espère… pour mon dossier. »

Paula BOYER

(1) Les Tadjiks parlent une langue dérivée du persan

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