Un hiver anglaispour Fitwi

LE MONDE | 03.11.09

Un hiver anglaispour Fitwi

Elle a quelque chose de paisible, la momie égyptienne du Musée de Bolton (nord de l’Angleterre). « Ce n’est pas une copie, c’est une vraie », souligne le gardien. Penché sur la cage de verre, où gît le cadavre desséché d’une ancêtre anonyme, Fitwi hoche la tête en silence. Les derniers morts qu’il a vus, c’était dans le désert libyen. Des vrais morts, eux aussi. Sur son groupe de 92 migrants, entassés pendant deux semaines dans des Land Cruiser, quatorze sont décédés « de soif ou de fatigue ». Tous n’ont pu être enterrés. « Les chauffeurs libyens étaient pressés », explique le jeune homme. Lui, par chance, est arrivé jusqu’à cette petite ville so british, proche de Manchester, après plusieurs années d’une ahurissante odyssée. Arrivé vivant : un miracle. Et finalement content : une rareté.

Agé de 32 ans, Fitwi fait partie des centaines d’Erythréens qui sont passés par la « jungle » de Norrent-Fontes (Nord-Pas-de-Calais) et sont parvenus en Angleterre, cachés dans un camion frigorifique. Mieux – et moins fréquent : il a réussi à décrocher le sacro-saint statut de réfugié. Selon les dernières estimations du ministère de l’intérieur britannique, le nombre des demandeurs d’asile au Royaume-Uni serait cette année en légère hausse (4 %) par rapport à 2008.

Parmi les 6 045 demandeurs enregistrés durant le deuxième trimestre 2009 (d’avril à juin), ils étaient 5 770 à faire cette démarche pour la première fois. Dont 72 % ont essuyé un premier refus. Les autres, c’est-à-dire près de 30 %, ont reçu d’emblée le feu vert pour rester au Royaume-Uni : au titre de la « protection humanitaire » (11 %) ou de l’asile (18 %).

C’est le cas de Fitwi. Non seulement, il s’est vu accorder le statut de réfugié, mais il a réussi à décrocher un job – un exploit, en temps de crise. Ouvrier dans une usine de cookies, il arrive, sur ses 800 livres de salaire, à mettre chaque mois un peu d’argent de côté. Il envisage de faire des études d’infirmier. Et même de partir à Khartoum (Soudan), au moment des fêtes de Noël, pour embrasser sa mère qu’il n’a pas vue depuis sept ans… « C’est un gars qui a de la chance ! », soupire une de ses compatriotes, qui attend, sans grand espoir, d’être régularisée.

Qu’ils vivent à Manchester ou dans ses proches environs, les immigrés érythréens se connaissent tous entre eux. « Quand je suis arrivé, en 2001, il n’y en avait pas plus d’une vingtaine. Aujourd’hui, on doit atteindre les 2 000 », estime Seyoum Tamerat, animateur de la petite église orthodoxe érythréenne, qui réunit, chaque dimanche après-midi, les fidèles de Manchester. La capitale du football s’est d’ailleurs enrichie d’un (bon) restaurant érythréen, l’Habesha, tenu par une ancienne réfugiée, Bethy, qui a obtenu facilement, comme sa famille, la nationalité britannique.

Les histoires de ces exilés se ressemblent. Toutes ont pour toile de fond l’interminable guerre qui oppose les régimes d’Addis-Abeba (Ethiopie) et d’Asmara (Erythrée). A écouter celle, banale et terrible, que Fitwi raconte d’une voix tranquille, attablé dans un « fish and chips » du centre de Bolton, on se dit qu’il ne l’a pas volé, ce précieux statut de réfugié ! Et qu’il a eu, c’est vrai, une sacrée baraka.

Obligatoire depuis 1998, l’enrôlement « pour un temps indéfini » dans l’armée érythréenne a transformé une génération entière, filles et garçons, en chair à canon. Ou en déracinés. C’est « la raison principale des départs », estime Fitwi. La guerre et la dictature, brisant les espérances de liberté et les rêves de retour de la diaspora, ont achevé de ruiner une économie balbutiante. « C’est pour ça aussi que les gens s’en vont », souligne Fitwi, qui téléphone chaque semaine à sa famille, restée au pays. Ses frères sont à l’armée. S’étant mariée, sa soeur a échappé à l’uniforme. Fitwi, lui, a passé six ans sur les champs de bataille – « un cauchemar », dit-il. Le compatriote qui l’héberge, dans le pavillon qu’il habite avec son épouse érythréenne, est d’ailleurs un ancien copain de régiment, retrouvé, par hasard, sur le stade de football de Bolton. Cette guerre sans fin, Fitwi y pense tout le temps. Quand il a créé son adresse e-mail, l’ancien soldat a glissé dedans quatre chiffres : 1905, le 19 mai, jour de son évasion de la prison érythréenne, où, déserteur, il a failli laisser sa peau. Sur ses huit camarades de cavale, quatre vivent aujourd’hui en Angleterre, deux sont restés sur le continent africain ; les deux derniers, il ne sait pas.

Entré en Europe par l’Italie, en août 2008, Fitwi a suivi le parcours « classique » de ses compatriotes sans papiers : gagnant d’abord Paris, puis un squat de Calais – détruit cet automne – et, enfin, la « jungle » de Norrent-Fontes, près de Béthune. Après deux semaines de tentatives infructueuses, le « bon » camion l’emporte, lui et dix autres candidats au départ.

Le poids lourd franchit les trois postes de contrôle du port de Calais (deux français et un britannique) sans être repéré. Il s’immobilise dans la soute du ferry. A l’intérieur du camion, les jeunes Erythréens tremblent de froid. Ils manquent d’air. Mais personne ne bouge. Une fois dans la banlieue de Douvres, le chauffeur, alerté par les coups frappés à la paroi, appelle la police. Délivrance ? Oui et non.

Les geôles britanniques où le groupe passe une nuit, comme l’interrogatoire et la prise d’empreintes qu’on leur fait subir, semblent douces aux voyageurs. Pourtant, l’angoisse est là, toujours, qui noue le ventre : comme ses compagnons, Fitwi redoute d’être « renvoyé en Italie, à cause des empreintes ». Ah ! ces fameuses empreintes ! Prises dans le pays d’entrée en Europe, elles sont enregistrées dans le fichier Eurodac. Les migrants, dont les demandes ont été rejetées ou que l’on juge indésirables, peuvent être renvoyés vers ce pays d’entrée – même si ce n’est pas là qu’ils veulent vivre. Mais il y a pire. « D’Italie, on peut être déporté en Libye sans autre forme de procès », s’est longtemps inquiété Fitwi, non sans raison. Lui-même, avant de quitter Rome, a brûlé ses empreintes. Doigt par doigt. « Avec une cigarette », précise-t-il. La pratique est courante.

Mais comment être sûr que cela suffira ? Pour Fitwi, le suspense a duré sept mois. D’abord installé dans un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile à Croydon, au sud de Londres, le jeune Erythréen a été ensuite envoyé à Bolton. Pourquoi Bolton ? Il n’en sait rien. D’autres sont placés à Manchester, à Birmingham, à Liverpool… Durant ces mois d’attente, Fitwi a été logé gratuitement dans un appartement collectif – au système de chauffage, hélas, défectueux… – et a reçu, selon les règlements en vigueur, un pécule hebdomadaire de 42 livres « pour manger ».

Ce sont les fonctionnaires de la National Asylum Support Service (NASS), département spécialisé du ministère de l’intérieur, qui « décident et suivent les dossiers », explique Malcolm Ngouala, salarié de l’association Befriending Refugees and Asylum Seekers (BRASS), une association d’aide aux migrants, créée à Bolton en 2001. « Ceux à qui l’asile a été refusé se retrouvent sans rien : sans toit, sans nourriture, sans vêtements ; et ils n’ont pas le droit de travailler », explique le fondateur de l’association, Ray Collett. Ce fervent chrétien, soutenu par l’église méthodiste, a vu en quelques années le nombre des « destitués » augmenter à la vitesse grand V. Ils sont aujourd’hui « plus de 80 » à venir, chaque mercredi après-midi, aux séances « portes ouvertes » organisées par BRASS, les uns pour avoir un repas chaud, les autres pour suivre un cours d’anglais ou faire une partie de baby-foot.

« Plus de 50 % des demandeurs d’asile finissent, après des mois d’attente et de démarches répétées, par obtenir le statut de réfugié. Ou du moins finissaient. C’est à ce niveau-là qu’on ferme le robinet : les élus sont désormais de moins en moins nombreux, relève Malcolm Ngouala qui a lui-même connu plusieurs années de galère avant d’être reconnu comme réfugié. Mais ce statut, malgré des restrictions multiples, demeure très avantageux par rapport à d’autres pays d’Europe. » Il facilite l’accès à la propriété. Et permet, s’il est renouvelé, de prétendre à la nationalité britannique. Encore faut-il l’avoir…

Ils sont de plus en plus nombreux à ne pas y arriver : rejetés dans les limbes, certains sombrent dans le désespoir. « Je marche des heures entières dans les rues. Je ne peux ni partir ni travailler. C’est pour ça que je hais ce pays ! Les pensées tournent dans ma tête et moi, je tourne en rond… », lâche l’un de ces malchanceux qui, contrairement à Fitwi, s’est fait « piéger par les empreintes ».

Egalement « destituée », Rahel (prénom d’emprunt), arrivée à Londres à l’automne 2008, survit grâce à un couple d’Erythréens qui la loge et la nourrit. Elle sort rarement, passe son temps à lire la Bible. « Soit je deviens folle, soit je me suicide », résume la jeune femme, à l’allure impeccable. « Et en France, ils me donneraient les papiers ? », demande-t-elle brusquement.

Cet été, six Erythréens ont été arrêtés par la police dans les rues de Manchester : ils travaillaient illégalement. « On les a condamnés à six mois de prison ferme. A la sortie, ils risquent d’être expulsés », se révolte Seyoum Tamerat, qui juge le système britannique « hypocrite et de plus en plus dur ». Plusieurs « destitués » érythréens se seraient suicidés, durant ces deux ou trois dernières années, insiste-t-il. Fitwi, évidemment, voit les choses autrement. « C’est un bon dispositif, le meilleur ! », s’enflamme-t-il.

L’ancien déserteur de l’armée d’Erythrée rêve désormais de la nationalité britannique. Ils sont plus de 175 000 étrangers à l’obtenir annuellement (contre environ 100 000 en France). Un pourcentage en augmentation de 114 %. Ce que Fitwi déteste en Angleterre ? Il sourit : « L’hiver. »

Catherine Simon

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