Les migrants hantent toujours les ports du Nord

La Croix – 27/09/2009

Les migrants hantent toujours les ports du Nord

Après le démantèlement de la « jungle » de Calais, les migrants se sont dispersés dans tout le département, sans renoncer à leur objectif : passer en Angleterre

Dans les dunes sur le bord de mer, en plein centre-ville le long des rues, ou près du pont, ils sont toujours là, disséminés dans tout Calais et ses environs. Quelques jours après la destruction de la « jungle », le plus grand campement de la côte, les migrants, en majorité afghans, se sont déjà réorganisés.

« On ne sait pas encore identifier avec précision où ils dorment. Mais la mafia, elle, n’a pas de mal à les retrouver. C’est là tout le paradoxe : plus on les éloigne, plus on les isole et plus on les met dans les mains des passeurs », s’indigne Vincent Lenoir, de l’association Salam, qui vient quotidiennement en aide aux migrants. « Depuis la fermeture de la “jungle”, c’est encore pire pour eux, regrette ce professeur de sciences engagé. Tout va être fait pour qu’ils ne restent pas ici. Ils n’auront pas de répit. »

Peu avant 18 heures, des dizaines d’hommes, seuls ou par petits groupes, convergent vers la rue Margollé, à quelques encablures des ferrys et du rêve anglais. Une longue file se forme le long des entrepôts déserts. Ils sont une centaine. Peut-être plus. La plupart sont jeunes, certains adolescents. Quelques-uns se chamaillent, d’autres se bousculent. Les ventres sont vides, ils attendent que les bénévoles de Salam, vestes bleu marine sur le dos, déchargent leur fourgonnette. C’est l’heure du repas.

« Où est-ce que je peux aller d’autre ? »
Certains ont pu s’échapper de la « jungle » mardi 22 septembre, avant l’arrivée des forces de l’ordre. D’autres ont été arrêtés et transférés en centre de rétention ou en foyer dans le sud et l’est de la France (lire ci-dessous). Loin de les décourager, le déploiement policier de ces derniers jours les renforce dans leur envie de passer la frontière. « On ne veut pas de nous ici », répètent-ils.

Salman a 25 ans, on lui en donnerait dix de plus. Les mains croisées, il mime son arrestation. Mardi matin, il a été emmené dans le commissariat de Lille. Dès le lendemain, il était de retour à Calais. « Où est-ce que je peux aller d’autre ? », s’interroge-t-il dans un anglais hésitant. Seule la mer le sépare de son rêve. Quarante kilomètres, à peine. Salman ne regrette pas son ancien campement. « La jungle, c’est pour les chiens », lâche-t-il.

Nassri, lui, ne rêve plus du Royaume-Uni. Tee-shirt rayé coloré, pantalon beige, baskets, il dénote un peu au milieu de ses compatriotes. Dans son sac à dos est entassée toute sa « maison » : des vêtements, un rasoir, un billet de train. Il veut partir s’installer à Paris. « Gare de l’Est, vous connaissez ? » Il a fait des demandes pour être régularisé. « Dans deux, trois mois normalement », assure-t-il.

Nassri a fui « les talibans, la guerre, la misère »
Avec ses quatre frères, Nassri a fui « les talibans, la guerre, la misère ». Il pense aujourd’hui à trouver un travail, s’enquiert de savoir s’il y a des débouchés dans le sport. En Afghanistan, il était joueur de cricket, de haut niveau, jure-t-il. En attendant, il dort dehors.

Dunkerque, à 40 kilomètres de là. Autre port de la côte nordique, autre refuge des migrants. Les rumeurs de la destruction du campement de Calais sont arrivées jusqu’ici. Les candidats à l’exil sont plus stressés, plus tendus que d’habitude. Ils craignent la police, les bénévoles aussi. « Ma hantise, c’est d’arriver au camp et qu’il n’y ait plus personne, confie Françoise Lavoisier, de l’association Salam. C’est déjà arrivé tellement de fois. Même si, dès l’après-midi, on entend les coups de marteaux. Ils reconstruisent déjà… » Et toujours dans le même périmètre.

Après Calais, les bénévoles pensaient voir affluer d’autres migrants. Seuls quelques-uns sont venus grossir le rang des clandestins de Dunkerque. « On se demande même où ils sont passés », confie-t-elle. À Loon-Plage, à côté du port, des migrants ont dressé leurs camps de fortune. Derrière les tentes se dresse un ferry.

À Dunkerque, il n’y a qu’une à deux traversées par jour. Les migrants sont donc moins nombreux que dans le Calaisis, environ une soixantaine. À Grande-Synthe, un peu plus loin, c’est à côté d’une aire d’autoroute, dans les bois, qu’ils se sont installés. À chaque fois, c’est au beau milieu de nulle part, au bout d’une route de campagne. Bien loin de la ville. Certains restent quelques semaines, d’autres six mois.

Les journalistes ne sont pas les bienvenus
Amir a réussi. Il est de l’autre côté de la Manche, à Londres. Il a appelé les bénévoles pour les prévenir. Chaque semaine, de nouveaux visages apparaissent dans la foule. Le vivier des candidats à l’exil se renouvelle sans cesse. Des adolescents viennent aussi tenter leur chance.

Nasser a tout juste 13 ans. Il écoute de la musique orientale avec un baladeur MP3 qu’une bénévole lui a donné. Ses parents l’attendent en Angleterre. Il ne peut pas parler longtemps. Un homme plus âgé vient le chercher. Peut-être un passeur. La tension est palpable. Et les journalistes ne sont pas les bienvenus.

Les migrants se regroupent par nationalité. À l’heure des repas à Loon-Plage, les Irakiens et les Afghans mangent chacun d’un côté de la route. À Angres, sur la route de Lens, ce sont des Vietnamiens. À Norrent-Fontes, à l’intérieur des terres, ce sont une trentaine d’Érythréens qui se sont installés au beau milieu d’un champ, dont quelques femmes.

Le long de l’autoroute A26, de l’A25, comme de l’A16, les stations-service ou aires de repos ont vu naître des camps de fortune. « Au bout du champ, derrière les arbres, c’est la frontière », lance Laurent, bénévole de l’association Terre d’errance.

« J’essaierai jusqu’à ce que j’y arrive… »
Car chaque nuit, sur l’aire d’autoroute voisine, les Érythréens tentent leur chance. « J’attends qu’un chauffeur de camion s’endorme pour me glisser dans son coffre », explique Antonyo, 20 ans, bandeau rouge et jogging blanc. Il veut étudier le droit et devenir avocat… en Angleterre.

Dans son pays, longtemps en conflit avec l’Éthiopie voisine, il était soldat. « Je suis parti parce que c’était difficile dans mon pays, mais c’est aussi difficile ici », confie-t-il, le visage fermé, la mâchoire serrée. Découragé, il jure qu’il fera demi-tour dans deux semaines s’il n’a pas réussi à toucher le sol anglais. Pourtant, il a parcouru des kilomètres pour arriver là : Éthiopie, Soudan, Libye, Italie…

À côté de lui, Lidji, opulente et pétillante, en est à sa treizième tentative… en un mois. « J’essaierai jusqu’à ce que j’y arrive… », assure-t-elle sans se défaire de son sourire. Elle sort de son sac une photo de son mari. Il est déjà en Angleterre. Elle le sait. Même si elle n’a pas de nouvelles depuis sept ans. « La vie ici, c’est difficile, mais moins que dans notre pays. » Beaucoup veulent retrouver un frère, un père, un cousin, qui a déjà passé la frontière.

Chaque matin, les bénévoles qui les entourent s’enquièrent de savoir si la nuit a été bonne. Depuis mardi dernier, ils redoutent de voir venir des Afghans, des passeurs notamment, qu’ils disent violents. Progressivement, ils le savent, ceux qui ont été transférés dans le Sud et libérés vont revenir. Dans la région, l’association dénombre une douzaine de campements, refuges précaires de ces habitants éphémères. Pour l’instant.

Claire HACHE

Source

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