Norrent Fontes : Les enfants du parking

LE MONDE | 25.08.09 |

Les enfants du parking

Norrent-Fontes (Pas-de-Calais), envoyée spéciale

La nuit, les seules lumières qu’on aperçoit sont celles, au loin, des phares des véhicules fonçant sur l’autoroute, éclairant au passage la masse sombre des taillis. Le jour, on s’ennuie un peu – « comme au village ! », soupire Abrehet (les prénoms étrangers ont été changés), avec une moue de citadine.

Tee-shirt rose et jean serré, la jeune Africaine, âgée de 19 ans, rêve de la ville. Calais est à deux petites heures de train. Londres aussi, mais en camion. Londres ! Capitale du Royaume-Uni, terminus des migrants du Calaisis ! Pour les exilés d’Erythrée ou d’Ethiopie, la « jungle » (campement) de Norrent-Fontes, commune du Pas-de-Calais, représente la dernière ligne droite.

Abrehet pense à ses deux frères, qui l’attendent à Newcastle. Gebre Mariam, long gaillard taciturne, veut gagner Manchester, où il a des amis. Tekle, enrôlé de force dans l’armée, comme tous les enfants d’Erythrée, hommes et femmes, ne parle jamais des blessures reçues à la guerre et de sa jambe mitraillée. Dans la  » jungle  » de Norrent-Fontes, chacun a ses secrets et ses plans d’avenir. C’est une manière de salle d’attente. Comme convenu avec la mairie, les migrants de passage ne sont jamais plus de 30.

Grâce à l’entremise de l’association Terre d’errance, qui veille sur ces habitants éphémères, on a bien voulu m’accueillir. Non sans conciliabules préalables. Le « parking », c’est-à-dire la station-service où les poids lourds font escale, est à vingt minutes à pied. C’est le trésor de Norrent-Fontes. Les Erythréens se sont battus pour son contrôle. L’un des leurs, Mansour Habib, en est mort, une nuit de juillet 2008, assassiné sur le parking précisément, par un commando de Soudanais furieux d’en avoir été évincés. Il a été enterré à Lens.

Sur le parking, désormais aux mains des seuls Erythréens, la ronde continue. Chaque nuit, sauf le samedi (les camions ne roulent pas le dimanche), sur le chemin de terre qui longe la « jungle », une petite troupe s’ébranle, silhouettes emmitouflées marchant en file indienne, disparaissant bientôt au milieu des maïs.

Mercredi 12 août, sous la tente des femmes.

Il est 23 h 30, derniers préparatifs avant le parking. La tente des femmes est une solide cahute d’une vingtaine de mètres carrés, construite avec des planches, de la grosse toile et des bâches en plastique. Les deux tentes voisines sont réservées aux hommes. Abrehet tâtonne dans le noir pour trouver ses vêtements. Elle demande qu’on l’éclaire avec la lampe de poche. Freweyni, la plus âgée de la bande, se dépêche aussi. Assise au bord du lit, elle enfile sa deuxième paire de chaussettes.

Le lit mange tout l’espace : des palettes de chantier font office de sommier ; des matelas sont posés dessus ; des couvertures servent de dessus-de-lit. Les dormeuses s’enroulent dans d’autres couvertures, rangées au réveil le long des parois. Un miroir est accroché près de l’entrée. Sur l’un des cartons d’emballage qui tapissent le sol, on lit, en grosses lettres : « Ailleurs, ça crise ! »

La durée de séjour des pensionnaires de la « jungle » varie entre une semaine et trois mois, ont calculé les bénévoles de Terre d’errance. Cela dépend des contrôles à la frontière, du nombre de camions, de la chance aussi. Dans le petit ballot qu’elle emporte, Rahel glisse un gros livre noir. Ce n’est pas un plan-guide de Londres, non. Elle rit. « C’est ma Bible, écrite en tigrinya », dit-elle en montrant les pages. Abrehet est prête, elle aussi. Elle a enfilé trois pantalons l’un sur l’autre et cinq tee-shirts à manches longues. Les trois femmes achèvent de s’emmitoufler avec de vieilles parkas. Il faut bien ça, pour supporter la température des camions frigorifiques – les plus imperméables aux contrôles -, à bord desquels elles espèrent se glisser cette nuit.

Jeudi 13 août, lièvres et chiens policiers.

C’est « Papa Claude », comme l’appellent les migrants, Claude Prouvost pour l’état civil, qui a construit la tente des femmes à l’automne 2008. C’est lui qui apporte les jerricans d’eau. Sans oublier le pain et toutes les provisions que les grandes surfaces du coin veulent bien lui laisser prendre. Ce retraité, ancien représentant de commerce, a d’abord milité aux Restos du coeur. Il appartient, comme son épouse Marie-Elisabeth, à l’association catholique des Chrétiens dans le monde rural. « On ne peut pas laisser les gens au bord de la route, plaide-t-il. Chacun a sa conscience. Mais ceux qui sont hostiles aux migrants, franchement, ils me font mal au coeur ! »

Papa Claude est une figure de la « jungle », à l’instar de Lily Boillet, la jeune présidente de Terre d’errance, ou de Monique Pouille, mère de famille de Norrent-Fontes, connue pour avoir porté plainte en diffamation contre Eric Besson, ministre de l’immigration. Les Erythréens l’appellent simplement « Mama Monica ». C’est elle qui s’occupe de recharger les téléphones mobiles. Parmi les fidèles, on trouve aussi deux ou trois militants d’extrême gauche. Et une flopée de bonnes âmes, sans lesquelles la « jungle » demeurerait coupée du monde : les migrants vont rarement au village, ce sont les villageois qui viennent à eux. Des villageoises, surtout, presque toutes retraitées.

L’une était agricultrice, l’autre fleuriste, la troisième institutrice… Celle-ci a voté Nicolas Sarkozy à la présidentielle. Celle-là est militante d’Amnesty International. Quand il fait beau, on reste dehors, assis sur des chaises de brocante, dans l’espace minuscule que borne la courte enfilade des tentes collectives, réservées à la cuisine et à la vaisselle. On bavarde en coupant les oignons. Parfois, un migrant musicien se saisit de l’instrument à cordes, le krar, fabriqué par un prédécesseur anonyme.

Plusieurs fois rasée, la « jungle » de Norrent-Fontes est-elle promise à disparaître une nouvelle fois – en même temps que celle de Calais, dont la destruction a été annoncée en avril par le gouvernement, mais aussi celles de Steenvoord (près d’Hazebrouck), d’Angres ou de Saint-Omer ? « S’ils détruisent, on reconstruit ! », s’exclament, sans s’être concertés, Claude Prouvost et Monique Pouille. Pour l’abbé Michel Delannoy, membre fondateur de Terre d’errance, le « nettoyage » aura sans doute lieu en octobre ou novembre, « avant les grands froids ».

Vers 16 heures arrivent les derniers refoulés de la nuit. Freweyni en fait partie. Au quatrième contrôle, explique-t-elle, les chiens renifleurs de la police britannique les ont repérés. Retour à la case française. Après la garde à vue à Calais, le petit groupe a pris le train jusqu’à Isbergues et fait les six derniers kilomètres à pied. Freweyni va se coucher. Elle ne réapparaît qu’en début de soirée, alors que le ciel, au-dessus des blés coupés, vire au mauve.

Des lièvres gambadent près des maïs. Deux jeunes migrants essayent de s’en approcher. Une fois, ils ont réussi à en attraper un, assure Abrehet. Ce soir, c’est raté. Au menu : de la sauce tomate chaude, cuite avec des oignons et du piment, où chacun trempe son pain.

Vendredi 14 août, jour des douches.

Véronique, clerc de notaire à la retraite, et Papa Claude se garent dans le chemin de terre. Il est 15 heures. Le mardi, on se douche à Ham-en-Artois ; le vendredi, à Isbergues-La Roupie. Les mairies ont donné leur accord pour ouvrir les douches des salles de sport. Les migrants sont conduits en voiture et ramenés au campement, après un crochet par l’annexe de la mairie de Norrent-Fontes, où sont entreposés des habits propres et des chaussures, fruit de collectes. Il n’y a pas de gale à Norrent-Fontes. Pas même de punaises.

On se lave à plusieurs. Il y a une salle d’eau pour les hommes, une autre pour les femmes, avec trois douches par salle d’eau. Abrehet finit sa toilette en se rasant les aisselles au rasoir Bic. « Tu as de la crème pour le visage ? », demande Freweyni.

Samedi 15 août, une messe et puis s’en vont.

Une banderole est accrochée devant la chapelle du village d’Ames : « Chez nous, soyez reine. » Les fidèles, réunis en plein air, écoutent l’abbé Delannoy qui parle de la Vierge Marie. Une douzaine de migrants sont présents, debout, derrière tout le monde. Au moment de la quête, Rahel verse dans la corbeille une petite pluie de pièces rouges et jaunes. L’obole des migrants.

Le passage vers l’Angleterre coûte 400 euros par tête. Certains payent moins. Ou pas du tout. A Norrent-Fontes, les passeurs ainsi rétribués ne sont pas des mafieux – ces derniers sont installés à Londres ou à Bruxelles, avec papiers en règle. Ici, les passeurs sont des passants. On les appelle les « fermeurs de porte » : ce sont eux qui ouvrent et, surtout, referment les portes des camions. Eux, partiront plus tard. Le temps de former la relève et de gagner un peu d’argent : après leur long périple, ils n’ont plus un centime en poche. Tous les migrants n’ont pas de la famille au Royaume-Uni, qui leur envoie, en cas de pépin, un mandat de secours via Western Union.

Dimanche 16 août, nuages.

Hagos, pour la première fois, accepte de parler. Déserteur de l’armée, comme Tekle, il voudrait savoir si la France acceptera, un jour, d’accorder l’asile aux Erythréens. Il aimerait bien. C’est peu probable. A son entrée en Italie, on a pris ses empreintes : Hagos risque à tout moment d’être renvoyé au pays de Dante et de Berlusconi. C’est la règle. Le jeune homme sourit. « No hope », dit-il, les yeux dans les nuages.

Post-scriptum. Dans les jours qui ont suivi ce reportage, treize migrants de Norrent-Fontes sont passés au Royaume-Uni. Freweyni est à Manchester. Abrehet a téléphoné de Newcastle.

Catherine Simon

Source

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Un commentaire sur “Norrent Fontes : Les enfants du parking

  1. Pingback: Le “jungles” della solidarietà. | Migranti Torino

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