Interview : Pierre de Bousquet, préfet du Pas-de-Calais

 

Nord Littoral – samedi 25.07.2009

Interview Pierre de Bousquet, préfet du Pas-de-Calais

L’État multiplie les solutions à apporter aux migrants : asiles, retours volontaires mais aussi retours forcés. Le préfet souhaite la création d’hébergements spécifiques pour les mineurs et les demandeurs d’asile

Beaucoup ont craint que la « jungle » soit démantelée mardi.
Pierre de Bousquet, préfet du Pas-de-Calais : « On n’a jamais imaginé démanteler la « jungle » le 21 juillet.Je suis venu lundi rencontrer les associations comme je l’avais fait le mois dernier et comme je le ferai en septembre. Des esprits malins en ont déduit que cette réunion dissimulait quelque chose. »

 

La fermeture de la « jungle » est pourtant inéluctable. Le ministre de l’Immigration, Éric Besson, l’a promis.
« Le ministre l’a promis parce qu’il faut le faire. La situation est inacceptable. Calais et les Calaisiens sont victimes de cette situation. Je tiens à saluer la grande patience des Calaisiens. Mais cette patience a ses limites. D’autant que ces dernières semaines nous assistons à une multiplication des incidents. Il n’y a pas que cette « jungle » mais beaucoup d’autres squats et pas seulement à Calais, même si celle dont nous parlons est la plus emblématique. Des jeunes gens y sont soumis aux passeurs et aux gangs qui les rackettent. C’est inacceptable. »

 

Le démantèlement de la « jungle » semble plus complexe que prévu ?
« Mon idée n’est pas de faire venir trois bulldozers et de tout raser. Ça ce serait simple. Mais l’option que j’ai prise est d’apporter à chacun une solution adaptée, au cas par cas. Depuis plusieurs semaines, nous faisons un effort de pédagogie important auprès de ces jeunes gens. »
Que le gouvernement et les représentants de l’État insistent sur cet aspect pédagogique est un langage nouveau.
« Nous essayons quelque chose de différent. Il est vrai aussi que la situation est différente. Les deux ministres de l’Immigration n’ont pas été confrontés à la même situation. Elle évolue et j’ai moi-même assisté à cette évolution depuis moins de six mois que je suis là. »
Quel est le contenu de cette pédagogie ?
« Nous essayons de leur ouvrir les yeux sur le caractère illusoire de leur volonté d’aller en Grande-Bretagne. Le Royaume-Uni n’est pas l’eldorado qu’ils croient. Ils courent énormément de risques et vivent de façon dégradante. Nous travaillons avec le HCR, France terre d’asile et l’Ofii1. La solution qu’on prône c’est le retour volontaire. Les gens sont leurrés par les passeurs dont l’intérêt est d’entretenir leurs illusions. La procédure de retour volontaire ce n’est pas simplement acheter un billet d’avion à la personne. Ce qu’on appelle le « dispositif global Calais » regroupe le HCR, l’Ofii et l’OIM². Chaque personne reçoit la somme de 2 000 euros – et dans la plupart des pays d’où sont originaires ces personnes, 2 000 euros ce n’est pas rien. Avec en plus une sorte de droit de lissage dans le pays pour aider chacun à réaliser son projet. Ces organisations sont présentes dans les pays d’origine et assurent un suivi. »
 C’est pour ça qu’un bureau pourrait être ouvert sur le futur lieu de distribution de nourriture.
« Exactement. Honnêtement cette procédure de retour volontaire est celle que nous souhaitons le plus voir mise en oeuvre. Une autre possibilité est le droit d’asile. Il s’agit d’une procédure complexe qui, depuis le début du mois de mai est assurée deux jours par semaine en sous-préfecture de Calais. Nous avons ouvert cette permanence et monter derrière, avec l’aide de la Ddass, le moyen d’héberger le demandeur pour ne pas le rendre à la « jungle » et aux passeurs. Nous faisons en sorte que la personne puisse être immédiatement hébergée. Bien sûr, il s’agit d’un hébergement d’urgence dans l’attente de lui trouver une place en Cada, centre d’accueil des demandeurs d’asile. Nous allons essayer de voir si nous ne pouvons pas mettre en place quelque chose de plus spécifique. La cohabitation entre ces jeunes gens et des clochards n’est pas toujours évidente. »
Tous les migrants du Calaisis n’obtiendront pas l’asile… « Bien sûr que non. On ne va pas accorder l’asile à mille personnes à Calais ! L’asile est une procédure spécifique. »
Resteront ceux qui ne veulent pas bénéficier du retour volontaire et qui n’obtiendront pas l’asile.
« Ils ont vocation à retourner dans leur pays. »
 
Vous parlez principalement des Afghans et des Kurdes irakiens.
« Les trois provinces kurdes d’Irak sont tout à fait pacifiées. J’ai rencontré il y a peu l’ambassadeur d’Afghanistan en France. Il partage mon point de vue sur le caractère inacceptable de la situation et sur le fait que tous ces jeunes gens manquent à leur pays. Leur périple le prouve. »
Vous confirmez donc que des charters seront affrétés ?
« La France est un État souverain. On n’y entre pas sans droit. »
Certains ne peuvent pas être reconduits comme les Soudanais, les Somaliens ou les Erythréens.
« C’est vrai qu’il a des pays où l’État est défaillant et où nous éprouvons des difficultés à obtenir des accords de réadmission. Ces personnes peuvent certainement obtenir l’asile. Dix-sept ou dix-huit nationalités cohabitent à Calais. Toutes ces personnes ne sont pas dans la même situation. Nous essaierons d’apporter une réponse au cas par cas. »  
 
Vous donnez l’impression de ne pas vouloir vider la « jungle » comme ça mais de trouver des solutions au cas par cas.
« Presque 150 personnes ont déjà accepté l’une des propositions que nous leur avons faite. Nous continuerons les efforts. Le problème est que, si nous trouvons une solution pour dix personnes, il ne faut pas que dix autres arrivent dans la « jungle ». Il y a quelques jours nous avons détruit le squat des Soudanais, près du Channel. Nous avons trouvé des solutions pour ces personnes. Nous essaierons de faire de même lorsque nous démantèlerons la « jungle ». »
L’une des problématiques actuelles est l’état sanitaire des migrants. Envisagez-vous de jouer le médiateur dans le bras de fer qui oppose la mairie au Secours catholique ?
« Médiateur non. Aucunement. Ce n’est pas notre rôle. Notre rôle est de faire respecter le droit. Ça ne nous empêche pas de regarder les difficultés et les crispations qui peuvent exister localement. Les habitants de Calais en supportent beaucoup. Ils se sont exprimés il y a un an et demi en élisant une municipalité. Jusqu’à preuve du contraire le représentant des habitants est le maire de Calais. C’est lui qui défend leurs intérêts. Les associations jouent un rôle qu’on ne peut pas nier et agissent en fonction de leurs idéaux et convictions. Je respecte leurs engagements dès lors qu’elles agissent dans le respect de la loi. »
 Cette situation sanitaire a été évoquée lors du rendez-vous de lundi ?
« J’ai passé quelques messages. »
Seriez-vous prêt à réquisitionner des douches ?
« On n’en est pas là. »
 Cette situation traîne depuis cet hiver tout de même
« Elle traîne depuis cet hiver. On a fait les gros yeux. On cherche une solution où les personnes ne perdront pas la face et auront le sentiment d’un succès partagé. »
Les migrants sont de plus en plus jeunes. Le Conseil général se plaint de la prise charge financière des mineurs qu’il doit assumer.
« C’est un double sujet : un sujet de droit et un sujet de fait. En France, l’accueil des mineurs est une prérogative des conseils généraux. Ce sont donc eux qui financent cette prise en charge. Le Pas-de-Calais doit en plus assumer la prise charge des mineurs isolés étrangers. Le Conseil général souhaite que cette charge indue soit assumée par l’État. »  
 
Comme ça se fait en région parisienne.
« C’est exact. Il existe un centre où sont pris en charge les mineurs isolés repérés à Roissy. L’État a déjà donné une somme importante à la fin de l’année ou au début de cette année. Ça, c’est la question de droit. Et il y a les faits. Ces mineurs étrangers rencontrent les mêmes difficultés que les jeunes majeurs placés en hébergement d’urgence. Les mineurs sont placés dans les centres avec d’autres mineurs en grande difficulté sociale. Ils ne parlent pas la même langue, leurs problématiques sont différentes, ils n’ont pas besoin du même suivi… Donc ça ne se passe pas bien. C’est pas que ça se passe mal c’est qu’ils ne restent pas. Là aussi, il nous faut trouver quelque chose d’innovant. C’est ce que je souhaite avec un engagement de l’État plus marqué. Il nous faut stabiliser ces mineurs et leur trouver une situation en France. »
Propos recueillis par A.TH.

1 Le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii, ex-Anaem).
² L’OIM est l’organisation internationale pour les migrations, spécialiste du retour volontaire.

Nord Littoral

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