Calais : La jungle des mal-lavés

LE MONDE | 25.06.09

La jungle des mal-lavés

Elles sont comme tout le monde à Calais : dans le doute, elles préfèrent se mettre à l’abri des violences qui risquent d’éclater, dit-on, à l’occasion de la manifestation des No Border (« pas de frontière »), prévue samedi 27 juin. Elles se méfient des dérapages. Les mauvais coups, elles ont donné. Elles ont demandé à Mariam, du Secours catholique si, exceptionnellement, on ne pourrait pas les héberger dans les locaux de l’association, le temps que les choses se calment.

Elles ? Venues d’Erythrée (Corne de l’Afrique), souhaitant gagner le Royaume-Uni, elles patientent depuis des mois, comme une soixantaine de leurs compatriotes sans papiers, dans le « squat africain », surnom donné à une bâtisse délabrée, envahie d’ordures, située à deux pas du bassin de la Batellerie, dans le quartier de Calais-Nord. « On a fui une région en guerre, ce n’est pas pour la faire ici ! », explique l’une d’elles, attablée devant un verre de thé, dans l’une des pièces du rez-de-chaussée où le Secours catholique a récemment emménagé.

Pour éviter les débordements, des « renforts policiers inouïs » (quelque 2 000 hommes au total) vont être déployés samedi, faisant de l’ex-capitale de la dentelle une « ville en état de siège », a averti le quotidien Nord Littoral. Hostile à la manifestation, la maire de la ville, Natacha Bouchart (UMP), a préféré annuler la parade 1900 prévue le même jour dans les rues de Calais, plutôt que de voir la population s’y rendre « la peur au ventre », a-t-elle confié au quotidien La Voix du Nord. Certes, les manifestants du mouvement No Border ne vont pas défiler en ville. Partisans d’une contestation « radicale » des frontières, comme ils l’écrivent sur leur site (Calaisnoborder.eu.org), ils jurent qu’ils ne viennent « pas à Calais pour tout détruire ».

Dans les faubourgs nord de Calais, en bordure de la zone industrielle des Dunes, les habitants de la « jungle » – le plus grand bidonville de migrants du Nord – Pas-de-Calais, dominé par la communauté pachtoune originaire d’Afghanistan -, les questions vont bon train. Ici aussi, on s’interroge sur la manifestation de samedi. Comme sur la fermeture de la « jungle », annoncée pour la fin de l’année. Le ministre de l’immigration, Eric Besson, en visite à Calais fin avril, s’y est publiquement engagé. Les migrants « se demandent où ils vont aller », commente Jacky Verghaegen, animateur du Secours catholique calaisien.

Pour le moment, rien n’a été détruit. A l’intérieur de la « jungle », soit environ 80 « tentes », faites de planches et de bâches en plastique, les Pachtounes ont ouvert une mosquée (une « tente » prolongée d’une esplanade en plein air, au sable soigneusement balayé), un ou deux restaurants, sans oublier trois boutiques-épiceries, « nos mini-Lidl », s’amuse un jeune Pachtoune. Le tout ressemble à un camp de réfugiés, sale mais bien organisé, à l’image des milliers d’autres villages d’infortune que les guerres, la misère ou le mortel ennui des pays sans avenir font pousser à travers le monde.

A l’entrée de la « jungle », un point d’eau a été installé à la mi-mai sur ordre de la sous-préfecture, elle-même alertée par les associations de bénévoles. Autour de la borne vert foncé munie d’un robinet, quelques Pachtounes attendent, ce vendredi de juin, bouteilles en plastique à la main. « Se laver, c’est la première chose qu’ils demandent. Pour une douche, ils sont prêts à sauter un repas », commente Mariam.

Animatrice au Secours catholique, Mariam Rachih se rappelle les violentes bousculades qui ont longtemps présidé aux séances de douche organisées par l’association. L’expérience a duré un peu plus de deux ans. A l’époque, le Secours catholique avait son siège en pleine ville, dans le quartier de Calais-Nord. Quatre cabines de douche, « en préfabriqué, car on n’a pas eu l’autorisation de construire en dur », étaient régulièrement utilisées par les migrants, que l’association emmenait en camionnette « par groupes de huit ». Et puis, le nombre des migrants a augmenté. « Il y a encore un an, ils étaient entre 500 à 600. Aujourd’hui, ils sont plus de 800, rien que dans la « jungle » – dont environ 200 mineurs », souligne Jacky Verghaegen.

L’escalade des violences, qui ont ensanglanté l’Afghanistan et le Pakistan durant ces derniers mois, serait-elle de la cause ce nouvel afflux ? La maire de Calais a une autre hypothèse. « Depuis la sortie du film Welcome, il y a eu une augmentation de 200 à 300 émigrés dans la ville », relève Mme Bouchart. Est-ce à dire qu’au fin fond des campagnes d’Afghanistan, voyant le film de Philippe Lioret, une foule nouvelle de jeunes Pachtounes, soulevés d’enthousiasme, se serait mise en route pour Calais ? « Je ne dis pas que c’est le film Welcome qui a provoqué cette augmentation. Je remarque simplement la coïncidence », précise l’édile.

En décembre 2008, le Secours catholique calaisien a décidé d’arrêter les séances de douche. « Les gars se battaient pour monter dans la camionnette : ça devenait dangereux pour les migrants comme pour les bénévoles », explique Jacky Verghaegen. Le point d’eau installé au printemps à l’entrée de la « jungle » est évidemment une bonne chose. Mais il ne suffit pas à contrer le désastre. Le mot n’est pas trop fort : il suffit de passer une heure dans les locaux de la permanence d’accès aux soins de santé (PASS) pour en mesurer l’ampleur. Cet ancien logement d’habitation reconverti en centre de soins est situé non loin de la gare SNCF. C’est aujourd’hui le seul endroit où les migrants de Calais ont le droit de se laver. Soit une douche pour 1 000 personnes environ.

Ce dispensaire public pour démunis, destiné aux personnes sans couverture sociale, est devenu, selon les migrants érythréens (qui n’y vont plus), la « maison des Afghans ». Etant les plus nombreux, les Pachtounes de la « jungle » sont désormais les principaux patients.

A l’ouverture de la PASS, fin 2006, le nombre des consultations était d’une quinzaine par après-midi. Il est aujourd’hui d’une trentaine – « avec des pics de quarante », précise l’infirmière Céline Dallery. La petite salle d’eau est composée d’une cabine de douche et d’un lavabo. Quand nous poussons la porte, cet après-midi de juin, il y a foule. La cabine de douche est occupée, mais déjà, agglutinés autour, six ou sept migrants encore habillés attendent leur tour. Certains sont entrés par la fenêtre : malgré le système de tickets institué il y a un peu moins d’un an afin de canaliser le flux, c’est ce chemin qu’empruntent régulièrement les candidats à la propreté.

Mais qu’ils entrent par la porte ou par la fenêtre n’a, au fond, pas beaucoup d’importance. La gale, maladie contagieuse et endémique des « mal-lavés », a envahi la PASS. Elle représente désormais « les trois quarts des pathologies » traitées, souligne l’infirmière qui assure la permanence du dispensaire aux côtés d’un interprète et de médecins vacataires.

Cette épidémie de gale est une catastrophe : non seulement les autres maladies, telles que le diabète, l’asthme, les bronchites ou la tuberculose, ne peuvent plus être soignées – les patients, « trop faibles », n’osent plus se présenter -, mais la gale elle-même est devenue impossible à éradiquer. « Tant qu’il n’y a pas de douches en suffisance, tant que les vêtements et la literie restent contaminés, bref, tant que le contexte n’est pas amélioré, tout ce qu’on fait ne sert à rien », se désole la jeune infirmière. « Les migrants en sont réduits à vivre comme des animaux et tout le monde s’en fiche. On appelle la SPA pour un chat. Pour eux, rien. Ils sont traités comme des rats ! », s’exclame-t-elle, la gorge nouée. La jeune femme n’a de cesse, depuis des semaines, d’informer sa hiérarchie des risques qu’une telle situation entraîne. Sans résultat concret jusqu’à présent.

La mairie de Calais, qui a donné son feu vert pour l’aménagement cet été d’une aire de distribution des repas, ne veut rien céder sur le reste. D’accord pour installer des douches, mais pas en centre-ville. Et il n’est surtout « pas question, affirme Natacha Bouchart, d’offrir aux migrants les conditions d’un centre d’accueil de jour ». Les discussions entamées avec le Secours catholique, prêt à construire des douches dans son nouveau local, sont donc pour le moment suspendues.

Dans d’autres communes de la région, des compromis ont pourtant été trouvés. Ainsi, à Norrent-Fontes, près de Béthune, où une trentaine de sans-papiers érythréens sont installés, plusieurs mairies des alentours ont accepté d’ouvrir les douches de leurs salles de sport. Les migrants s’y rendent, escortés par des militants associatifs, deux fois par semaine, explique le maire, Marc Boulnois (gauche).

Mais Norrent-Fontes n’est pas Calais où, au bord du bassin de la Batellerie, en ce début d’été, flânent de jeunes Erythréens. Ils regardent l’eau vert sombre. Un des leurs s’est noyé là, quai de la Meuse, samedi 13 juin. Agé de 35 ans, il s’appelait Aman et voulait se laver. Emporté par le courant ou pris par la vase, on ne sait, il n’est pas remonté. L’association Salam a lancé un appel à la souscription pour le rapatriement du corps. C’est le premier mort de l’été.

Catherine Simon

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par Association Terre d'Errance Posté dans Non classé

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