Un « Petit Kaboul » en plein Paris

LE MONDE | 20.05.09

Un « Petit Kaboul » en plein Paris

Square Villemin : l’adresse, en plein coeur de Paris, est connue jusqu’à Kaboul. C’est là, en plein coeur du 10e arrondissement, entre le canal Saint-Martin et l’ancien couvent des Récollets, que trouvent refuge les Afghans qui errent dans les rues de la capitale depuis la fermeture, fin 2002, du centre d’accueil de réfugiés de Sangatte. Le quartier, à proximité des gares du Nord et de l’Est, s’apparente à une banlieue de Calais, un appendice du littoral du nord de la France.

Alors qu’en avril un Afghan a été tué et un autre grièvement blessé dans une rixe survenue dans ce square surnommé « le Petit Kaboul », la police y a démantelé le 12 mai une filière d’immigration clandestine qui, partant d’Iran et d’Irak, transitait par Paris avant de rejoindre la Grande-Bretagne, la Suède ou le Canada. Une filière jugée « emblématique » par Eric Besson, le ministre de l’immigration, notamment « par les conditions de vie intolérables faites aux migrants, avec un « stockage » dans le square Villemin ».

Chaque soir, ils sont près de 200 à remonter le long du canal, jusqu’au métro Jaurès, pour bénéficier d’un repas chaud distribué par l’Armée du Salut, puis attendre un des trois bus Atlas de la RATP qui, pour les plus chanceux, les conduiront pour la nuit vers un centre d’hébergement d’urgence. Des SDF parisiens et quelques « chibanis », ces anciens qui habitent les foyers du quartier, que l’on distingue ne serait-ce que par leur âge, se mêlent à eux. Les exilés afghans, exclusivement des hommes, ont rarement plus de 28 ans. Mais il y en a de plus en plus jeunes. Des mineurs de 15, 16 ans, voire moins.

Lorsqu’il arrive sur le lieu de distribution, Jean-Michel Centres, membre du Collectif de soutien des exilés du 10e, est assailli de questions. L’un, ayant été interpellé, s’inquiète de ce qu’il va devenir avec l’arrêt de reconduite à la frontière qu’il s’est vu remettre, un autre demande une carte d’Europe pour mieux cerner le trajet qu’il lui reste à faire, un troisième s’interroge sur les droits d’asile en Europe…

Hussein, 16 ans et demi, veut gagner la Suède. Reconnu mineur après une expertise osseuse à laquelle il a été contraint de se soumettre, il devrait être pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Mais plus de quatre semaines ont passé et il n’a toujours rien vu venir. Ni le début d’une scolarisation ni même une chambre d’hôtel ou une place dans un foyer. Alors, découragé, il a décidé de se remettre en route. « Comment tu vas y aller ? » lui demande Jean-Michel Centres. « Avec le bus », répond Hussein, expliquant par un geste de la main qu’il se glissera dessous… prêt à tout.

Hussein aurait pu essayer de bénéficier d’une mise à l’abri, en se rendant sur la place du Colonel-Fabien, toute proche, où France Terre d’asile recueille chaque soir une vingtaine de mineurs pour les emmener à l’Espace solidarité insertion (ESI), accueil de jour pour SDF transformé en dortoir pour mineurs avec des matelas posés à même le sol. Mais, « l’ESI, c’est pas bien », explique Shahid, un de ses camarades, mimant des grattements sur son bras. Et puis les places restent peu nombreuses.

Alors, comme leurs compagnons d’infortune n’ayant pu monter dans un des trois bus Atlas, Hussein et Shahid dorment dehors. Il est presque 21 heures lorsqu’ils regagnent le square Villemin. Le jardin est fermé, mais ils escaladent ou se faufilent entre les grilles. Quelques-uns ressortent rapidement, duvet, couverture et cartons sous le bras, pour aller trouver, sous les arcades et les porches des rues adjacentes, un endroit plus abrité.

Le matin, à 8 heures, ils sont une bonne centaine, disséminés un peu partout dans le jardin, à émerger dans l’humidité d’une nuit souvent pluvieuse. Réveillés une demi-heure plus tôt par la police pour qu’ils évacuent, certains font un brin de toilette, à tour de rôle, à la fontaine, remballent leurs affaires. A 9 heures, tous finissent par converger vers le Centre d’accueil médicalisé et de réinsertion économique et sociale (Camres), tout proche, où ils peuvent prendre un petit déjeuner complet les mardis et jeudis, une boisson chaude le reste du temps. Là commence pour eux une journée d’errance. Le mercredi dans le jardin, riverains avec leurs enfants et Afghans cohabitent, sans heurt. Les plus âgés du quartier jouent à la pétanque, tandis que sur le terrain de volley mitoyen les Afghans font un match de foot.

Cette errance peut durer des mois. Car même quand ils déposent une demande d’asile, leur dossier est souvent examiné en procédure dite prioritaire, qui ne leur permet pas d’être logés et de recevoir l’allocation d’attente. Ahmed, 19 ans, a déposé une demande. Et il ne comprend pas, lui qui a fui les combats de Ghazni et rêve d’une « good life », pourquoi il ne peut pas être scolarisé ni même avoir une chambre…

Si l’asile est accordé dans environ la moitié des cas, ce qui encourage certains à rester en France, les conditions d’accueil en remettent d’autres sur les routes de l’exil. Beaucoup craignent en déposant une demande d’asile d’être renvoyés dans le pays où ils ont dû donner leurs « fingers », leurs empreintes digitales, comme le prévoient les règles européennes.

La Grande-Bretagne reste l’objectif ultime pour beaucoup, bien que les conditions de vie dans le Calaisis soient plus dures encore et le passage de la Manche de plus en plus difficile… et cher. Nombre d’entre eux reviennent d’ailleurs de Calais après deux, trois mois de tentatives infructueuses. Essayant, en vain, depuis novembre 2008 de passer, Amin a fini par regagner Paris « parce que, dit-il, il y a trop de menaces dans la « jungle » maintenant ». Depuis que le ministre a annoncé le 23 avril son intention de fermer cette zone à Calais, les interventions policières s’y multiplient.

Ces déconvenues n’incitent pas Amin à renoncer à poursuivre sa route. De toute façon, il est persuadé que la France ne lui accordera pas l’asile, car ses empreintes ont été relevées en Grèce. D’autres dans son cas envisagent de tenter leur chance vers d’autres pays. En particulier les pays scandinaves, qui ne renvoient pas les réfugiés vers le pays d’Europe par lequel ils sont entrés. Mais Amin, lui, veut à tout prix franchir la frontière britannique. Après avoir un peu soufflé au square Villemin, il est bien décidé à retenter sa chance. Cette fois en passant par Dunkerque.

Laetitia Van Eeckhout

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