Des « jungles » de Calais à l’Eldorado britannique

Nord Eclair – Dimanche 22 mars 2009

Presque chaque soir, ils tentent le passage en Grande-Bretagne. Certains y parviennent. Mais de l’autre côté, l’Eldorado attendu n’est pas toujours au rendez-vous. Des témoins érythréens racontent.

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MATTHIEU MILLECAMPS > matthieu.millecamps@nordeclair.fr

Londres la trépidante. Une terrasse, près de la gare King’s Cross où l’Eurostar déverse toutes les heures son lot de voyageurs venus du continent. David (*) ne voulait pas que l’on se rencontre chez lui. Peur des contrôles. Il a 26 ans. Il est arrivé à Londres en décembre. C’est la troisième fois qu’il fait la traversée. Les deux précédentes, les services de l’immigration britannique lui ont mis la main dessus, l’ont renvoyé en Italie.
Trois fois il a fait le chemin, de l’Italie à Calais, de Calais à Londres. Son errance a démarré en 2003. Il avait 21 ans quand il a quitté l’Érythrée.

« Soit je partais, soit je devais faire mon service militaire. Chez nous, on ne sait pas quand ça finit. »
« Droit devant nous »

Son sac sur l’épaule, il part pour le Soudan. « On avançait droit devant nous, sans savoir où. » Aux abords de Khartoum, il a « suivi les autres, vers la Libye ». Pour 600 dollars, il traverse la frontière dans un 4×4 bondé. « Nous étions 26 dans la Land Rover. » Une traversée du désert sans pitié. « Il faut aller vite, si quelqu’un meurt en route, les migrants racontent que l’on ne prend pas toujours le temps d’ensevelir le corps », rapporte Lily Boilet, militante de l’association Terre d’Errance, à Norrent-Fontes.
En Lybie, David trouve rapidement un bateau pour traverser la Méditerranée : 1 200 dollars la tentative. La sienne est fructueuse. Ils sont 25 dans une embarcation de 6 m de long. De l’autre côté, après deux jours de traversée, ils sont débarqués sur une plage en pleine nuit. La police italienne les y attend.

Le poids des empreintes
Il est emmené avec les autres dans un centre de rétention, contrôlé, enregistré, interrogé. « Ils ont pris mes empreintes » , raconte David, grave, en montrant les stigmates des scarifications qu’il s’est infligées aux mains pour tenter d’effacer ces empreintes qui lui collent à la peau. C’est parce que ses empreintes ont été prises en Italie qu’il peine à obtenir le droit d’asile en Grande-Bretagne. C’est pour cela qu’il a été « réadmis » par deux fois en Italie. Ces empreintes qui le poussent à « travailler avec un faux passeport, parce que c’est la seule solution ». Ces empreintes qui le font « trembler à la vue d’un policier ». N’empêche, « je me sens plus libre ici que chez moi ».

Au travers des mailles du filet
Stéphane (*), Érythréen lui aussi, a suivi le même parcours. Désert, Soudan, Libye, traversée… Arrivé en Grande-Bretagne il y a quatre mois, il est en passe d’obtenir l’asile. La différence ? Il n’a pas laissé ses empreintes en Italie. « Le soir où l’on est arrivé en Italie, ils nous ont tous mis dans une maison. Ils attendaient de nous transférer. Ils ne nous surveillaient pas. Il y avait des fenêtres sans barreaux… J’ai ouvert la fenêtre, je suis passé de l’autre côté, et puis j’ai couru. Quelques-uns m’ont suivi… » Une course folle dans la nuit « sans se retourner ».

Les « fermeurs de portes »
À Rome, il prend le train pour la France, direction Calais. « C’est par là que l’on passe. » Après plusieurs tentatives, il se rabat sur une autre voie : Norrent-Fontes. Un soir, les « fermeurs de portes », comme il nomme ceux qui pour un temps suspendent leur voyage et restent derrière tandis que les autres tentent le passage, l’ont « mis dans un camion » . À l’arrivée, cette fois, il a donné ses empreintes sans craindre d’hypothéquer ses chances d’asile.
Un autre migrant parvenu en Angleterre a eu cette même « chance » de ne pas avoir ses empreintes inscrites au fichier Eurodac : Sibhat Kesese, Érythréen de 28 ans, suit désormais des cours de comptabilité dans une université londonienne. Il vise un « degree », l’équivalent d’une licence en France. Pour financer ses études, une banque a accepté de lui prêter les fonds… « Je rembourserai après mes études. Je crois qu’ils ont confiance » , lâche-t-il dans un demi-sourire.

« On risque nos vies »
Parvenu au bout du chemin, Sibhat Kesese est marqué à vie. « Le premier soir à Calais, on m’a emmené dans un squat. Je ne connaissais rien. » Cette nuit-là, « des hommes saouls sont venus avec des barres de fer, des bâtons. Ils frappaient au hasard, c’était terrible » , raconte-t-il mâchoires serrées.
Il prend un coup en plein visage. Quand il se réveille, il réalise qu’il a perdu l’usage de l’oeil droit. « J’ai appris que la vie était un combat permanent. Ici aussi. Si c’était à refaire ? Je ne sais pas. On risque nos vies, tellement de gens la perdent… J’espère faire venir ma famille, mais jamais par cette voie-là. » (*) prénoms d’emprunt.

                                                             

 

Lily Boilet sur la piste des migrants

Lily Boilet, militante de l’association Terre d’Errance de Norrent-Fontes, mène actuellement, sous l’égide du Gisti et de « Échanges et partenariat », une étude sur les migrants qui sont parvenus en Grande-Bretagne. «L’objectif est double : d’une part, il s’agit de mieux connaître la situation des migrants ici, en Grande-Bretagne. De l’autre, il s’agit de prendre contact avec les assos de ce côté-ci de la Manche », explique Lily Boilet. Militante de Terre d’Errance de Norrent-Fontes depuis sa création, Lily Boilet passe actuellement une bonne partie de son temps en Grande-Bretagne sur les traces des migrants, « de ceux qui sont passés ». De Manchester à Liverpool, en passant par Londres, elle enchaîne les entretiens. Elle connaît certains d’entre-eux depuis leur passage à Norrent-Fontes. Pour les autres, elle fait jouer ses contacts dans les communautés, auprès des associations. Si son enquête est toujours en cours, elle tire déjà plusieurs conclusions. « Les gens qui viennent en Grande-Bretagne le feront de toute façon. Ils veulent rejoindre leur famille, et il subsiste des liens remontant à l’époque coloniale. » Ensuite, estime-t-elle, nombre de ceux qui sont passés par le Nord – Pas-de-Calais et qui pourraient prétendre à l’asile, tels que les Érythréens, Soudanais, Afghans ou Irakiens, ne pensent même pas à le demander. « Lorsque je pose la question, le plus souvent, la réponse est : « Ah bon, on peut demander l’asile en France ? ». Pour eux, la France, c’est la « jungle », les poubelles, les gaz lacrymogènes… Ils ont l’impression que l’on ne souhaite pas qu’ils restent. » M.M.

                                                              

ÉCLAIRAGE

« Dublin 2 » et les « doigts brûlés » Les « doigts brûlés », c’est le nom que les militants de Terre d’Errance, à Norrent-Fontes, donnent aux jeunes gens qui se blessent volontairement le bout des doigts pour essayer d’effacer leurs empreintes. « Certains se lacèrent les doigts, d’autres essaient l’acide », commente Michaël, l’un des membres de l’association. Une pratique devenue courante chez les migrants qui tentent ainsi, sans beaucoup de succès, de déjouer les règles dites de « Dublin 2 ».

Ce règlement européen, signé en 2003 et mis en application en 2007, a pour objectif de limiter les demandes d’asiles multiples dans l’Europe de Schengen. Chaque migrant ne peut faire qu’une seule demande d’asile dans l’un des pays membres.

Si, par exemple, cette demande d’asile est faite en Italie, les autres états membres sont en droit d’y renvoyer le migrant « irrégulier » sur leur sol, pour que sa demande d’asile y soit étudiée. C’est le principe de la « réadmission ». Un principe qui engendre beaucoup de flux à l’intérieur des frontières de l’Europe : les « réadmis » tentant souvent de regagner à nouveau la Grande-Bretagne. M.M.

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