Atiq Rahimi « La situation a encore empiré »

Le Journal du Dimanche – Dimanche 22 Mars 2009

Propos recueillis par Mathilde GIRARD

Au cours de sa visite à Calais samedi, Atiq Rahimi a répondu aux questions du JDD.

Reuters

C’est la première fois que vous venez à Calais?
Non, j’y suis déjà venu en 2000. Le camp de Sangatte était encore ouvert. Je n’aurais jamais imaginé que neuf ans après la situation puisse avoir empiré. La façon dont survivent aujourd’hui ces migrants est une atteinte au respect de la dignité humaine. Ces jeunes vivent l’humiliation. Toute cette souffrance fait mal. Il y a urgence.

Votre renommée et votre origine vous incitent-elles à agir?
Je n’ai pas de baguette magique! Il faut chercher les vraies solutions pour que cessent ces marées d’immigrants, que des centres leur redonnent leur dignité. Ces personnes ne veulent pas rester en France, et l’Angleterre, leur terre promise, pays cosmopolite dont ils parlent la langue et où ils croient trouver facilement du travail, ne veut pas les accueillir. C’est l’impasse. Après l’affaire de novembre (*), j’ai contacté discrètement le cabinet de Rama Yade et les services de la Coopération pour réfléchir au moyen de leur proposer une formation d’un ou deux ans en France, afin de les aider à s’intégrer au lieu de vivre dans la fuite et la clandestinité. Ils pourraient ensuite revenir au pays et former l’intelligentsia, créer le corps politique démocratique qui nécessite des hommes capables de réfléchir.

N’y a-t-il pas un travail de fond à faire dans les pays d’origine des migrants?
Le gouvernement français dépense un argent fou pour la répression, alors qu’il n’y a pas de réel programme social dans la plupart de ces pays. Pourquoi ne pas consacrer, par exemple, un quart de cet argent afin d’y mettre en place des centres de formation ou des aides familiales? En Afghanistan, la mère toucherait
l’argent, et pas l’homme, ce qui lui donnerait un peu de pouvoir, une identité. Le mal, la misère doivent être combattus à la racine. Tous les migrants, qu’ils viennent d’Afghanistan, d’Afrique ou d’Asie croient que l’Europe est un continent de rêve, un paradis, qu’en Angleterre tout le monde les attend et qu’ils feront ce qu’ils voudront. Il faut leur montrer la réalité.

« Je préfère l’humanisme à l’humanitarisme »

Quel moyen d’action envisagez-vous?
Au cours de ma visite, j’ai demandé aux Afghans que j’ai rencontrés d’écrire sur un papier d’où ils viennent, pourquoi ils ont quitté leur pays, de quoi ils rêvent, combien leur a coûté leur périple (en moyenne 12 000 dollars)… Ces témoignages me permettront de constituer un dossier utile pour discuter avec les gouvernements français et afghan et les ONG, de trouver des pistes qui donnent à ces hommes l’envie de rester dans leur pays d’origine.

Quels cas vous ont le plus ému aujourd’hui?
Celui d’un père de famille qui a huit enfants, laissés au pays avec sa femme. Elle reste à la maison, seuls deux enfants ont un emploi… Que vont-ils devenir? La plupart des jeunes rencontrés n’avaient pas de travail là-bas. Ils vivaient dans des villages menacés par les talibans qui cherchaient à les enrôler, alors ils ont pris le chemin de l’exil. L’un a vendu la voiture de son père…

Quel est le défi à long terme?
L’Afghanistan a besoin de cette jeunesse pour se reconstruire, au lieu de la voir partir. Sur place j’ai créé des ateliers d’écriture, et je soutiens comme conseiller technique une chaîne télé, Tolo (l’Aube), où travaillent des jeunes. L’impact est réel. Je préfère l’humanisme, une solution durable et efficace pour la dignité humaine, à l’humanitarisme, très éphémère et qui permet juste de ne pas culpabiliser.

Avez-vous vu le film Welcome?
Non, malheureusement je n’ai pas encore eu le temps, mais j’irai le voir. Ce sujet me touche et j’aime l’acteur Vincent Lindon, sa fragilité. A part la culture, qu’y a-t-il pour évoquer ce problème, qui perturbe l’économie et dérange la politique?

Ce sujet pourrait-il vous inspirer pour un autre livre?
Les mystères de l’écriture… Je ne sais pas trop. Pour l’instant, j’assure le service après-vente de Syngué sabour, Pierre de patience. Je rencontre mes lecteurs et cela me permet d’apprendre beaucoup de choses sur moi, mes fragilités, mes doutes, mes incertitudes… Je sais que je peux continuer à écrire, que j’ai encore des choses à dire et à raconter.

(*) 54 jeunes Afghans en détention à Coquelle, près de Calais, s’étaient alors vu menacer d’être expulsés par charter vers l’Afghanistan. Atiq Rahimi était intervenu pour les défendre.

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