La petite fille au nom de chien par Bertrand Cocq

Bertrand Cocq ‘Le spécialiste du patois picard’ , son texte est un hommage aux migrants

La petite fille au nom de chien

Moi , c’est pas étonnant , j’ai grandi , je prenais trop de place à la maison, ils ne s’y attendaient pas…alors ils m’ont laissée au bord de l’ autoroute. Pas abandonnée , non…ils se sont séparés de moi comme ils disent aux enfants .

Mais eux ?…je ne comprends pas !.

Ils sont curieux ces gens . J’évite soigneusement les camions , eux les attendent , eux les espèrent .

Ils veulent des papiers ? Moi on m’en a donnés à ma naissance. On m’a inscrit sur le L.O.F…le livre des origines françaises . On m’a donné un nom de noble : « Raja du domaine des Dunes » . Curieux comme nom pour un chien , non ?..surtout un lévrier Afghan !.

Pour l’instant , je suis plutôt « Raja de l’ aire de repos » !.

Un jour , je me suis glissée sous le grillage et je suis allée les voir , prudemment. Ils ne sont pas méchants , ils se laissent approcher . Une petite fille m’a donné un morceau de son biscuit qui était tombé par terre , elle m’a caressée en me parlant mais je n’ ai pas compris ce qu’elle me disait.

Sa mère l’a appelée ensuite , la petite fille s’appelle Raja elle aussi !. Donner un nom de chien à son enfant , il faut vraiment être désespérée !. Il sont curieux ces gens.

La petite fille est repartie dans sa baraque de carton et de plastique . C’est comme une grande niche avec des couvertures . Puis la maman a chanté un chant triste , puis elle s’est tue .

Avant-hier , d’autres chiens sont venus les voir , de bonne heure le matin , mais ceux-là , Raja ne les a pas caressés , ils montraient leurs crocs et ont fait pleurer la petite fille qui s’est enfuie.

Elle n’a pas trouvé le trou dans le grillage et de toutes façons , elle n’aurait pas pu s’y faufiler, c’est un trou pour les chiens , pas pour les petites filles… même celles avec nom de chien.

Les chiens sont venus me voir en aboyant. Eux non plus n’ont pas trouvé le trou dans le grillage, heureusement !. Dans sa gueule , l’ un d’eux avait une poupée de chiffon éventrée , au moins lui n’aboyait pas.

Tout a brûlé : la baraque en carton et en plastique , les couvertures , les grands sacs à rayures , les cahiers et les livres , la poupée de chiffon éventrée , il ne reste plus rien .

Ce matin un camping-car s’est arrêté sur l’aire de repos , près de ma cachette . Des gens sont descendus ils parlaient mais je ne comprenais pas ce qu’ils disaient.

Décidemment , je ne comprends pas les gens des bords de l’ autoroute !.

Ils ont installé une table pliante et des chaises et ont fait du thé qu’ils ont bu en se brûlant les lèvres . La petite fille qui les accompagnait m’a vue et a crié .

Ses parents se sont précipités et m’ ont donné des gâteaux . Il y a un mot que j’ai compris : « Pudding »… c’est pas mauvais mais ça donne soif , alors ils m’ont versé de l’eau dans un bol posé sur le sol dans le camping-car .

La porte s’est refermée et ils ont repris la route . Je crois que j’ai trouvé une autre famille.

La petite fille chante près de ses parents à l’avant du camping-car . Dans quelques heures je serai en Angleterre.

Par la fenêtre du camping-car , un peu plus loin , au bord de l’ autoroute , j’ai vu la petite fille au nom de chien , derrière le grillage , elle sort de sa baraque de carton et de plastique , une poupée de chiffon à la main.

Versoin patois :
L’ pétite file au nom d’ tchien

Mi , ch’est pon fort étonnant, j’ ai grandi , j’ ai vite pris trop d’ plache à lu mason , ils s’ y attindotent pas…alors i m’ont laichée sur l’ bord d’ l’ autoroute.

Pas abandonnée , nan , i s’ sont séparés d’ mi , comme i dijent à ches tiots.

Mais eusses ?…j’ les comprinds pon .

I sont curieux ches gins là…mi j’ évite soigneusemint ches camions et eusses , i les milent , i z’ attintent après , i les éspèrent !.

I veutent des papiers ?

Mi , in me les a donnés sans arien m’ deminder , quand j’ sus vénue au monte. On m’a inscrite sur le « L.O. F » , l’ life des origines françaises . J’ sais pon chu que ch’est mais j’ cros que ch’est bien.

On m’ a donné un nom comme ches gins d’ la haute : « RAJA du domaine des Dunes »…ch’est curieux pour un nom d’ tchien nan ?…surtout pour un lévrier Afghan .

Pour à s’ t’ heure , j’ séros putôt : « RAJA de l’ aire de repos de Norrent-Fontes » .

Un jour , je m’ sus glichée par in d’ sous du grillache et j’ sus allée les vire , in faijant bien attintion.

I sont pas mécants , i s’ laichent approcher facilemint.

Eune pétite file m’a donné un morcieau d’ sin biscuit qui étot keu à terre pis alle m’ a caressée , tout duchemint , in m’ dijant des affaires que j’comprénos pas.

Après , s’ maman alle l’a appelée . L’ pétite file alle s’appelot RAJA , elle aussi.

Donner un nom d’ tchien à s’ n’éfant…i faut ête rudemint désespérée !. I sont curieux ches gins là !.

L’ pétite alle est arpartie dins s’ baraque d’ carton et d’ plastique . Ch’est comme eune grande niche à tchiens, avec des couvertures. Pis s’ maman alle a canté eune canchon triste, pis elle a pus rien dit.

Avint hier d’autes tchiens sont vénus d’ bonne heure au matin mais RAJA alle les a pas caressés , i moutrotent leurs longs dints . Alle s’a sauvée.

Alle a pas trouvé l’ tro dins l’ grillache , pis d’ toutes manières, alle aurot pas réussi à s’ i intiquer , ch’ est un tro pour des tchiens , pas un tro pour eune pétite file…même avec un nom d’ tchien.

Les tchiens i sont vénus m’ vire mais i n’ont pas non pus trouvé ch’ tro dins ch’ grillache , heureusemint pour mi . I n’ n’a un qui avot eune poupée d’ loque dins s’ gueule. Au moins ch’ ti là i n’ aboyot pas .

Tout a brûlé : l’ baraque in carton et in plastique , les grands sacs rayés , les lifes et les cahiers , les couvertures et l’ poupée d’ loques . I restot pus rien.

Ch’ matin , eun campine-car s’est arrêté sur l’aire d’ arpos, tout près de m’ muchette. J’ ai pon bougé.

Des gins sont déchindus in parlant bien fort mais j’ comprénos pas chu qui dijettent.

Décidémint, j’ai du mau à comprinte ches gins du bord d’ l’ autoroute !.

I z’ont déployé eune tape et des cayelles et i ont fait cauffer du thé qu’i z’ont bu in s’ brûlant les loupes. L’ pétite file qui les accompagnot alle m’a vu et alle a crié.

Ses parints sont vénus et m’ ont donné des gâtieaux . I a un mot que j’ ai compris, ch’ est « Pudding » . Ch’est pas mauvais mais cha donne soif, alors i m’ont versé de l’ ieau dins un bol par terre dins l’ campine-car.

L’porte alle s’a arfermée d’ un cop et i z’ont arpris la route. J’ cros que j’ai trouvé eune nouvelle famile !. Dins eune paire d’heure j’ sérai in Ingleterre.

L’ pétite file alle cante intre ses parints par devint , dins l’ campine-car.

Par l’ carreau , un pétit peu plus loin sur l’ bord d’ l’ autoroute , d’l’ aute côté du grillache, j’ai vu eune pétite file avec un nom d’ tchien . Alle sortot de s’ baraque in carton et in plastique avec eune poupée d’ loque dins ses mains

Bertrand Cocq

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