Angres : son sdf et ses Vietnamiens… Visite

Angres : son sdf et ses Vietnamiens… Visite

Angres, village du département du Pas-de-Calais (au nord-ouest de la France), 4 470 habitants, riverain de l’autoroute A26 entre Arras (distante de 16 km) et Calais (à 99 km à l’ouest), une église-château du XIIème siècle, une station-services autoroutière où de nombreux chauffeurs de poids-lourds se reposent de jour comme de nuit avant de gagner Calais pour traverser la Manche à destination de la Grande-Bretagne.

A quelques centaines de mètres de la station-services, un bois de chênes assez étendu posé au milieu de champs actuellement labourés, dans les sillons desquels les socs de charrue exhument encore des balles et des chargeurs de la guerre de 1914-19181. Le bois d’Angres est parsemé de trous de bombes de la même époque au fond desquels, il y a quelques mois, des exilés avaient construit des abris. Il y a plusieurs vestiges de « villages » de cabanes parmi les arbres. Ce seraient des Kosovars qui, sans émouvoir personne, auraient inauguré cette colonisation à la fin des années 90. Des Afghans semblent leur avoir succédé. Peut-être aussi des exilés d’autres nationalités. On se sait pas trop. Des rumeurs avaient signalé la présence récente de Vietnamiens. Faute de vérifications, les « spécialistes » avaient conclu de ces bruits inimaginables qu’il ne pouvait s’agir que de Hazaras, des Afghans d’origine mongole au profil assez asiatique, chiites dans un pays sunnite, traditionnellement opprimés, très nombreux parmi les exilés venus d’Afghanistan.

Nous sommes quatre venus de Paris, ce 24 janvier 2009. Rendez-vous a été pris vers 10h du matin à la station-services avec des militants de Terre d’errance, un collectif très actif de villageois de Norrent-Fontes et de ses environs qui soutiennent d’autres exilés (https://terreerrance.wordpress.com). Les « leurs » sont érythréens. Ils se cachent dans un fossé à 28 kilomètres à l’ouest d’Angres, au bord de la même autoroute A26, tirant parti de l’existence, là encore, d’une station-services où s’arrêtent d’autres camions de transports internationaux. Les militants de Terre d’errance apportent des bâches, une grande tente, du fil de fer, des chaussures, des blousons et de la nourriture, du savon, du dentifrice, des brosses à dent, du papier hygiénique. D’Angres, nous rejoignent un équipier bénévole de la Croix-Rouge qui, après quelques explications sur la situation, nous quitte, et Nadine, une habitante du village, récemment arrivée de la région parisienne avec son époux.

Des étrangers qui ne se cachent plus dans le bois où leurs prédécesseurs avaient élu « domicile ». Les multiples interventions de la police expliquent sans doute cette délocalisation dans les ruines d’une bâtisse effondrée, dont il ne reste rien d’autres que quelques pans de murs couchés au sol autour desquels ont poussé ronces et buissons. De loin, on ne distingue qu’un bosquet au milieu de champs actuellement imbibés d’eau. Le bois est à quelques centaines de mètres, comme l’autoroute dont on entend distinctement le bruit, et la station-services dont on voit les installations et les camions à l’arrêt.

La boue a vite fait de décorer chaussures et bas de pantalons quand, chargés des cadeaux de Terre d’errance, nous avançons à la queue-leu-leu vers le bosquet où personne ne se montre. Il faut franchir les pans de murs effondrés pour atterrir dans une sorte de petit hameau de cabanes dissimulées dans une enceinte d’arbriceaux et de ronces. Les toits sont faits de bâches et surtout de sacs-poubelle gris, verts ou bleus. L’une des cabanes, qui sert de cuisine et de lieu de rangement communs, est ouverte sur la cour intérieure. Equipée d’un placard, un maigre feu de bois y enfume un Vietnamien d’une vingtaine d’années qui tente de réchauffer ses mains. L’un de ses compatriotes plus âgé se précipite sur le premiers des blousons qu’on apporte et qu’il enfile dans l’urgence.

Lentement, d’autres Vietnamiens apparaissent, qui devaient sommeiller ou dormir à l’abri des deux autres cabanes. Ils sont une quinzaine. On imagine qu’ils ont entre 20 et 30 ans. La semaine dernière, ils étaient trente environ. Les occupants actuels ont des nouvelles de ceux qui sont partis. Ils sont arrivés en Angleterre.

Nous sommes tous intimidés. Eux par notre irruption dans un groupe où ils ne connaissent que Nadine. Nous par le fait de notre présence, de son indiscrétion, des craintes qu’elle pourrait susciter. Nous sommes ébahis aussi. Est-ce que ce que nous voyons est réel ? Est-il possible que ce soit vrai ? Trop de sidération encore pour que pointe un sentiment de révolte. Des Afghans, des Erythréens, des Irakiens, des Soudanais, soit… On a l’habitude. Mais des Vietnamiens ! L’extrême-Orient maintenant ! Ils remettent les pendules à l’heure dans nos têtes opportunément éberluées comme si les compteurs mentaux étaient soudain remis à zéro. Nous redécouvrons le monde tel qu’il est avec un regard neuf qui permet de comprendre à nouveau tous les exilés comme une aberration évidemment rationnelle. Pas la peine de leur demander pourquoi ils sont là. Ils y sont. Qu’importent les raisons précises. Comment peuvent-ils y être dans de telles conditions ? Des dizaines de rats courent sous les ronces. Eux sont soignés, propres, dignes, accueillants, organisés, frigorifiés. Deux ou trois parlent un peu l’allemand. Ils ont érigé un petit autel décoré de muguet et de roses rouges en plastique. Tout est classé, rangé, entretenu. Les brosses à dents tiennent à de petits crochets piqués dans les charpentes. Leurs sacs à dos attendent les départs sur les étagères d’un placard blanc. Fonctionnel et pensé. Une jeune femme – 20-25 ans – apparaît. Elle parle anglais. Elle est souriante. Elle a de l’humour. Elle permet de détendre l’ambiance. Non, aucun ne souhaite rester en France. Quand nous disons « good luck for England », tout va mieux puisqu’on peut rigoler ensemble. Ce sont des jeunes qui ont manifestement fait, pour la plupart, des études, qui doivent être d’origine urbaine, qui ne sont pas parmi les plus pauvres de leur pays. Ils hésitent, font chauffer de l’eau et, tasse après tasse, nous tendent du café au lait très sucré. « Vietnamese coffee ». Est-ce que la grande tente leur est utile ? Ah ben tu parles ! Mais où la planterais-tu, demandent les hommes par signes à Jérémy dans lequel ils reconnaissent l’expert. Ils tombent d’accord sur l’idée de reconstruire à droite de la cuisine la cabane actuellement plantée à sa gauche pour installer la tente à sa place.

Il va falloir les quitter. On se serre la main. On renouvelle les « good luck » en montrant l’autoroute. Ils remercient pour tout. Chacun de nous reçoit un paquet de 20 grammes de « vietnamese coffee » Vinacafé lyophilisé. Il est fabriqué dans la province de Dong Nai, au sud-est du Vietnam. Le site publicitaire de la marque est tout ce qu’il y a de plus moderne (http://www.vinacafebienhoa.com et http://www.vinacafeusa.com).

24 janvier 2009

Jean Pierre Alaux

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