Steenvoorde : «Nous voyons ces migrants, on ne peut faire comme si de rien n’était»

Steenvoorde : «Nous voyons ces migrants, on ne peut faire comme si de rien n’était»

Reportage – Clandestins . Une association aide les Erythréens échoués dans une petite ville du Nord.

envoyé spécial Haydée Sabéran

«Il faut les manger vite, il y a de la crème» : Damien Defrance, ancien instituteur, président de l’association Terre d’Errance, s’engouffre sous le petit chapiteau avec un carton rempli de gâteaux. «Un don des pompiers de Steenvoorde. Ils n’ont pas tout distribué à leur banquet.» Sous la tente, une vingtaine de jeunes Erythréens, hommes et femmes, assis sur des bancs, parlent tigrinya. Un chauffage d’appoint. Une soupe épaisse sur un feu. «Ils mangent à des horaires un peu bizarres, sourit l’abbé Bertrand Lener, curé des paroisses du coin, l’autre jour, des pâtes en plein après-midi.» Bienvenue à Steenvoorde, près de Dunkerque, chez les migrants érythréens. Ils passent des nuits sur l’aire d’autoroute, à tenter d’embarquer, en passagers clandestins, dans des camions vers la Grande-Bretagne. Ils se reposent le jour, sous des tentes offertes par Terre d’Errance, sur un terrain communal prêté par le maire UMP, Jean-Pierre Bataille.

Unanimité. Les gens de Steenvoorde ont commencé à les voir passer, il y a six ans, avec la fermeture du centre de Sangatte. Discrets, attirés par l’aire d’autoroute. Ils vivaient dans un bosquet, entre cette petite ville de 4 500 habitants, et l’autoroute. Cet été, une descente de police. «Avec hélicoptère et projecteurs», raconte Damien Defrance (LibéLille du 3 décembre). Soixante-quatre interpellés, relâchés. «On s’est dit « comment vivent-ils ? » Ça semblait démesuré.» Un petit groupe, autour de Damien Defrance et du curé, se dit qu’il faut faire «quelque chose». Prévient le maire, les gendarmes. «Quand on parle franchement, dit l’abbé, ça passe. Il n’y a eu aucune polémique, aucun quiproquo».

Cent quarante personnes à la réunion, dont le maire et le député UMP. On explique la dictature militaire d’Erythrée, la fuite vers Calais et l’Angleterre, pourquoi Steenvoorde est un point de passage. Une centaine de personnes adhèrent à Terre d’Errance. L’asso demande un terrain au maire. Le conseil municipal vote pour, à bulletins secrets, à l’unanimité. On monte des tentes. «En dur, ce n’est pas possible», dit Damien Defrance. En dur, c’était Sangatte. «On nous a parlé d’appel d’air. On nous a dit qu’on ferait le jeu des passeurs. Mais si on fait quelque chose, ils sont là, et si on ne fait rien, ils sont là aussi.» Les habitants mobilisés sont soulagés. Hervé, technicien dans l’industrie, et parent d’élève : «Tout seul, on ne sait pas par quel bout prendre le truc. Il fallait que quelqu’un commence.» Ils se sont réparti les tâches par «services» : laverie, douches, soins, vestiaire, alimentation. «Ça va, Yacob ?» Sous le chapiteau, Anne-Marie, la femme de Damien passe de l’un à l’autre, mélange le français et l’anglais. A un jeune homme : «Ah, I have trousers for you !» (1). La tente est pleine de bénévoles : une factrice, Céline ; une employée de banque, Stéphanie ; Anne-Marie emmène quatre Erythréens chez le coiffeur.

Limites. Le maire, injoignable en cette période de fêtes, est discret sur le sujet. A la Voix du Nord, il a précisé : «Si on sent qu’on est dépassé, on arrête tout.» Sur sa carte de vœux 2009, raconte Damien Defrance, Jean-Pierre Bataille a choisi une citation de Victor Hugo : «A la consigne, je préfère répondre à ma conscience.» Il a donné des limites, pas de distribution de nourriture, juste quelques denrées. Pas de douches systématiques. Et on demande aux réfugiés de limiter leur nombre. «On ne peut pas aider plus de 20 à 25 personnes. Au delà, ça ne sera pas supporté par les autorités», explique Damien Defrance. La gendarmerie passe tous les jours. Aux douches, dans un gymnase prêté par la mairie, les Erythréennes chantent. Bernadette : «Mercredi, ils n’étaient pas joyeux. Ils venaient de se faire choper par la PAF [Police aux frontières, ndlr]». Choppés puis relâchés. On demande des nouvelles. «Et la maman, avec ses trois enfants, elle est passée ? Et la femme enceinte, qu’est-ce qu’elle est devenue ?» Une Erythréenne sort de la douche. Dix-huit ans, épuisée, fiévreuse. Elle tousse et regarde Bernadette et Daniel, qui nettoient après la douche : «Mais qui sont-ils ? L’église catholique ? Les Nations Unies ?», demande la jeune fille.

Lucienne, infirmière retraitée, a déjà soigné un doigt entaillé, une épaule écrasée, des côtes fêlées, des entorses. Mais pas de gale : «Il n’y en a pas grâce aux douches.» Messe de minuit, le soir de Noël. Les Erythréens – chrétiens orthodoxes pour la plupart – sont au premier rang. L’abbé Lener parle de «s’ouvrir au monde avec nos frères et sœurs en transit vers la Grande-Bretagne». Les Erythréens s’avancent, chantent en tigrinya. Le curé : «Sur notre terre des Flandres, nous les voyons, on ne peut pas faire comme si de rien n’était.» Au micro, un Erythréen souhaite «un Joyeux Noël au peuple français».

(1) «J’ai un pantalon pour toi.»

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par Association Terre d'Errance Posté dans Non classé

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