Enquéte 1/2 La Voix Du Nord : La dispersion des camps après Sangatte

La Voix Du Nord – Edition du samedi 27 septembre 2008

ENQUÊTE (1/2) La fermeture du camp de Sangatte fin 2002 n’a fait que disperser le problème des exilés qui sont toujours autant à rêver d’Angleterre, à Calais plus nombreux qu’ailleurs

 

Voilà l’une des tristement célèbres «jungles». Dans cette installation d’infortune vivent provisoirement des Afghans dans l’attente de passer en Angleterre. PHOTO JEAN-PIERRE BRUNET

Calais, comme un aimant pour les migrants
Il fait un temps à ne pas sortir son chien. Amrar, Ahmad, Nana, Ali et Noor ont trouvé refuge sous un abri de fortune dans la « jungle » calaisienne. À la première occasion, ils tenteront de grimper dans ou sous un camion pour gagner leur eldorado, la grise Angleterre. Comme au temps du camp de Sangatte, finalement.
Munis de leurs sachets de nourriture offerts par le Secours catholique, ils remontent une antique voie ferrée désaffectée dans la zone industrielle des Dunes, non loin du port. Ils nous invitent gentiment à les suivre en ce mardi pluvieux. Soudain, ils disparaissent derrière un bosquet. L’entrée de leur domaine : un trou dans le grillage de l’usine chimique Tioxide.
On débouche sur un terrain de foot incongru avec trois ballons et un jeune Afghan qui remplit des bouteilles à une arrivée d’eau au tuyau éventré. Leur lieu de ralliement avant de s’égailler derrière les dunes pour rejoindre leurs invisibles cabanes.
Depuis quelque temps, ce terrain est la « jungle » afghane de Calais. « Djungueule », prononcent les migrants dans un anglais approximatif. Le terme générique de plusieurs sites bien planqués aux marges de la ville. L’objet des pires spéculations depuis le viol fin août d’une journaliste canadienne. Son agresseur, aurait-elle déclaré, parlait français couramment. Or ici, qui parle français à part les passeurs ?

Tirés commedes lapins
À force de passages, un chemin sablonneux serpente entre les épines des argousiers. Après une petite centaine de mètres, des déchets, un abri bricolé. Cinq Afghans nous convient à découvrir leur chez-eux provisoire, fait de palettes, de bâches et de couvertures. Ils parlent avec gravité mais sans une once d’agressivité. Au contraire, ces sans-rien regrettent de ne pouvoir nous offrir le thé, symbole incontournable de l’hospitalité en Afghanistan.
Dehors, il pleut à dégouliner. Le plus vieux dit avoir 21 ans. Les autres, 16 ou 17 ans, l’appellent en riant « grandfather », grand-père.
Tous disent avoir perdu un parent tué par les talibans, avoir fui leur pays en guerre avec ce désir d’Angleterre. La plupart ont déjà essayé de « passer », mais se sont fait coincer et débarquer du camion. Ils retenteront en se glissant dans la roue de secours. Qu’ont-ils à perdre ? La vie ?
Amrar a perdu trois camarades d’infortune lors du passage de la frontière iranienne, tirés comme des lapins par des garde-frontières. Ahmad raconte que son bateau entre la Turquie et la Grèce a coulé et que les garde-côtes n’ont pas pu sauver tout le monde.

En 2002, le camp de Sangatte fermait. Depuis, entre 200 et 500 exilés dorment chaque jour dans des campements informels de la ville, lit-on dans le rapport de la Coordination française pour le droit d’asile. Si l’on ajoute ceux désormais dispersés dans des bois ou des champs allant de la Belgique à la Normandie, les exilés seraient peu ou prou autant qu’à l’époque de Sangatte.

Non loin de la gare et de l’hôtel de ville, le long d’une voie ferrée et d’une résidence en chantier, se trouve le « squat des Africains ». Une scierie désaffectée, un immense hangar avec des appentis dont un abritant des toilettes abandonnées qui ont retrouvé leur utilité. Il y a peu de place perdue. Des matelas sont étalés partout. Des adultes s’y reposent après une nuit qu’on imagine agitée. D’autres font du feu et des gamins jouent dehors, dans les flaques, ou dedans, non loin d’un trou de plusieurs mètres de circonférence, servant de dépôt d’ordures.

Évacuation
Comme à l’OUA (Organisation de l’unité africaine), chaque nationalité a son secteur. Les Érythréens et les Soudanais du Darfour semblent être les plus nombreux. Deux ou trois Darfouris nous conduisent cordialement vers un monsieur qui nous demande en français si on n’est pas de la police. Il est méfiant, raconte être en France depuis six mois. Certains éléments de son témoignage sont troublants. Il est un chef, un passeur ? Ou peut-être juste un malchanceux.

Quelques matelas plus loin, au milieu des Somaliens, des Égyptiens et des Éthiopiens, deux Nigérians visiblement cultivés se présentent comme des opposants politiques. Ils sont les seuls à pester avec virulence contre leur condition : « Même au Nigeria je n’ai jamais vécu comme ça. Pire que des chiens. Pourtant, on a le même dieu, le même sang qui coule dans nos veines. » Ce jour-là, les migrants attendent avec crainte l’évacuation de leur squat par les CRS. Ce moment surviendra tôt ou tard, au petit jour. Et comme depuis cinq ans, le problème se déplacera.

Sur le mur délavé du baraquement où les associations distribuent la nourriture, une phrase de l’économiste Alfred Sauvy : « Si la richesse ne vient pas aux hommes, les hommes vont naturellement vers la richesse. » Eldorado, où es-tu ?

Les forces de police dans le Calaisis
Les forces de police présentes dans le Calaisis pour la lutte contre l’immigration clandestine sont très importantes. Le siège de la police aux frontières du Pas-de-Calais se trouve à Coquelles, où travaille l’immense majorité des 500 fonctionnaires du département. Une demi-compagnie de CRS, soit 35 hommes, se trouve en permanence à Calais, de même qu’une trentaine de gendarmes mobiles. En outre, des détachements militaires assurent la protection et la surveillance de la gare TGV de Fréthun et les installations du tunnel sous la Manche.

De janvier à août 2008, 24 000 interpellations ont été effectuées dans le Calaisis. « Elles interviennent toujours dans un cadre légal, sur réquisition du procureur de la République », précise Gérard Gavory, sous-préfet de Calais.

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